Bai Kamara Jr. & The Voodoo Sniffers, l’enfant du pays

Parti à la conquête de ses racines africaines, le Bruxellois favori de Vanessa Paradis réforme le concept du coup de blues via un disque lumineux. Avec Salone, Bai Kamara Jr. lève le voile sur son histoire. Entre réceptions à l’ambassade et chasseurs de mauvais esprits, son récit est à l’image de sa musique : riche en émotions.

L’histoire commence à Bo Town, deuxième ville de la république de Sierra Leone. C’est là, à l’hiver 1966, que Bai Kamara voit le jour. Junior ne marche pas encore quand il met les pieds en Angleterre. Ma mère devait y terminer ses études, raconte-t-il, aussi élégant qu’éloquent à l’heure du croissant. En mouvement entre Londres et la Sierra Leone où son père est politicien, le garçon s’établit un temps en Guinée. Maman y avait été nommée à l’ambassade. Mais elle ne voulait pas que je fasse mes études là-bas. Elle m’a donc envoyé en Grande-Bretagne. À Bath d’abord, puis à Manchester, Bai Kamara Jr. découvre les deux visages de l’Angleterre sous l’ère Thatcher. Après la Guinée, madame l’ambassadrice est mandatée pour un poste en Europe. Direction Bruxelles. À part Tintin, je ne connaissais rien de la Belgique, se rappelle le fiston. Je savais seulement qu’il y avait, quelque part, un gars qui pissait dans la rue. Ça, je m’en souvenais parce que mon oncle avait une pompe à bière en forme de Mannekenpis.

Au pays de la frite, Bai Kamara Jr. entame un cursus en gestion d’entreprise à l’université du Maryland, antenne locale de la célèbre institution américaine. Dans une famille vouée à la politique, lui s’oriente plutôt vers la finance. Jusqu’au jour où sa sœur l’invite dans un bar bruxellois. Là, sur une petite scène, il y avait un chanteur vietnamien et une flopée de musiciens locaux, se souvient-il. Le nouveau venu leur propose alors d’écrire des morceaux. Au début, je composais et puis, de fil en aiguille, je me suis mis à chanter. Faire carrière dans la musique ? Je n’y avais jamais songé. Mais à force de recevoir des encouragements, j’ai poursuivi l’effort. Depuis, il a collaboré avec Youssou N’Dour, partagé des tournées en compagnie de Rokia Traoré et vécu des moments privilégiés sur scène aux côtés de Vanessa Paradis.

Aujourd’hui, Bai Kamara Jr. publie Salone, son sixième album solo. Pour concevoir le précédent, j’avais collaboré avec douze personnes. D’un point de vue pratique, c’est tout… sauf pratique. Ne serait-ce que pour organiser une session, c’était la guerre ! Pour s’épargner des points de vie et gagner du temps, le chanteur penche cette fois pour une autre option. J’ai tout enregistré moi-même, explique-t-il. Toutefois, la pochette du nouveau Salone renseigne l’existence d’un groupe. Les Voodoo Sniffers ? Je les ai imaginés en prévision des concerts. Parce qu’en solo, je suis incapable de reproduire les morceaux sur scène.

Derrière ce vrai faux groupe, Bai Kamara Jr. retrace un récit personnel : Il y a trois ans, ma mère est décédée. Ses obsèques avaient lieu en Afrique. Là-bas, j’ai retrouvé ma sœur dans tous ses états : elle était en train de gérer les questions de succession. Dans ce contexte, elle devait composer avec les croyances traditionnelles… Ainsi, quand quelqu’un meurt en Sierra Leone, la famille convoque un chasseur d’esprits dans la maison du défunt. Ma sœur avait donc fait appel à un Voodoo Sniffer. En gros, il s’agit d’un mec qui renifle les baraques pour dénicher les mauvais esprits. Pour le moins farfelu, l’épisode ne laisse pas le chanteur indifférent. Les Voodoo Sniffers se situent entre le folklore spirituel et la sorcellerie. Je trouvais ce nom parfait pour un groupe de blues. Souvent considéré comme le réceptacle d’une profonde tristesse, le blues exprime ici d’autres émotions. C’est un genre qui se prête volontiers à l’humour, affirme le musicien. Pour passer au-dessus des coups durs, les bluesmen tournaient les choses en dérision. Car il vaut mieux rire d’une situation désespérée que de la subir. En quinze chansons, l’album de Bai Kamara Jr. tisse des liens imaginaires entre la musique d’Ali Farka Touré et celle de John Lee Hooker. À quelques encablures de Michael Kiwanuka, le style du Bruxellois évoque également les exploits de Keziah Jones. J’ai toujours été attiré par le blues. Mais je pense qu’il est impossible de le réinventer. Au mieux, on peut le rafraîchir… Pour y parvenir, l’artiste va jouer de ses paradoxes. Je suis autant Européen qu’Africain. J’ai puisé mon inspiration au cœur de ces deux cultures. Pour les percussions, par exemple, j’ai travaillé sur des objets ramenés d’Afrique de l’Ouest et, dans certains cas, du Sierra Leone.

Imprimé sur la pochette du disque, le mot Salone géolocalise les intentions du chanteur. En dialecte créole, cela signifie Sierra Leone, précise Bai Kamara Jr. Parce qu’avec ce disque, j’ai l’impression de revenir à mes racines. Si ce titre diffuse un léger parfum patriotique, le contenu de l’album n’a rien d’un tract nationaliste. Il s’agit de mon histoire, confie l’artiste. À travers ce disque, je revisite mes souvenirs d’enfance et j’explore des réalités typiquement bruxelloises. Soit les deux facettes d’un homme vaillant et entier.
 

Article extrait du n° 36 de Larsen.

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