Nicolas Wieërs : Balkan Trafik, un vecteur de rencontres

Nicolas Wieërs : Balkan Trafik, un vecteur de rencontres
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Nicolas Wieërs : Balkan Trafik, un vecteur de rencontres - © Tous droits réservés

Nicolas Wieërs travaille comme réalisateur pour Euronews mais est aussi le moteur d’un festival qui en est cette année à sa 12e édition, le Balkan Trafik. Parcours d’un homme pour qui les relations humaines sont la raison d’être.

L’école, c’est déjà une aventure migratoire au niveau local : Nicolas bourlingue pendant ses études, il est renvoyé de plusieurs établissements parce qu’il avait du mal à rester assis bien calmement sur une chaise. Il cherche alors ce qui pourrait lui convenir, pense à la réalisation, non pour se lancer dans la fiction, c’est le documentaire qui l’intéresse, des histoires de gens, là où il trouve de l’émotion. Poussé par le vécu familial, il se sent proche des gens qui ont moins de chance et qui font leur possible pour essayer de s’en sortir : À l’âge de 40 ans, mes parents ont du refaire leur vie et j’en garde une certaine émotion, proche des gens qui peuvent vivre la même chose. J’ai toujours eu envie de mettre en avant ces gars qui viennent de milieux défavorisés et qui ne méritent pas d’être mis au ban de la société à cause de ça. C’est une réalité, j’ai toujours été ému par rapport à ces injustices. Pendant ses études en 1e ou 2e , où il a Benoît Mariage comme professeur, il réalise deux premiers reportages radio sur un centre d’aliénés à Namur et sur des jeunes de quartiers très pauvres.

Le déclic dans les Balkans

En parallèle de ses études à l’IAD, Nicolas fait de la boxe et devient même champion de Belgique des amateurs en 98-99, se donnant à fond dans les études et dans le sport. Avec un profil de réalisateur et de sportif, Canal+ l’engage en tant qu’attaché de production pour la Belgique. Le rendez-vous d’après boulot, c’était le snack : Le propriétaire était albanophone du Kosovo, pour moi c’était un peu Tintin et les Picaros, un pays imaginaire, je me souvenais juste de cette poudrière des Balkans... Mais rien d’autre. Ilir Sefa prend un set de table et me dessine une carte avec la Serbie, le Kosovo... il m’explique plein de choses, la discussion s’anime, il me propose d’aller à la rencontre de son frère, Astrit qui étudie à Pristina... Nicolas prend illico congé à Canal pour trois semaines et part, sa petite caméra sous le bras, avec l’idée d’un road-movie sur place : C’est un peu dans ma façon de faire, un coup de folie, une impulsion... À l’aéroport Mère Térésa de Pristina, une vieille 4x4 aux vitres noires remplie de jeunes de son âge l’attend, il monte : On roule, on arrive sur un terrain de foot et on me dit : Ici tu trouveras tous les gens qui étaient à l’école avec moi ! C’était un cimetière de corps rapatriés d’un charnier découvert la semaine précédente ... Ce qui est intéressant, c’est que pour eux ils ne me passaient pas un message politique, mais ils me montraient leur village et ce qui était arrivé aux leurs, le rapatriement des corps était en effet très proche... La caméra tourne, puis c’est le déclic : Mais putain, ces gars viennent de m’expliquer à quoi sert l’Europe... Dans le sens où nous, on a été protégé des guerres alors qu’ici tous ces jeunes portaient des armes pendant que j’étais à l’école et ils me disaient : tu sais Nicolas, le passé c’est le passé, maintenant on veut aller de l’avant. Ils subissaient la frustration de ne pouvoir voyager, d’être victimes de perpétuels a priori, ça m’a marqué, ils connaissaient la plus-value de l’Europe alors que moi, je ne me rendais pas compte de cela, ça m’a scié !

Un festival-documentaire

Nicolas rentre en Belgique avec ces images, en se demandant comment il en ferait un documentaire classique et comment intégrer le message positif que ces jeunes lui ont transmis : Je voulais montrer l’énergie qu’on trouve chez les jeunes des Balkans, mais comment faire ? Par la musique ! J’y ai tout de suite vu un vecteur de rencontres phénoménal : pour nous les Balkans c’est l’imaginaire de Kusturica, les brass bands, Bregovic, un certain romantisme, ... Ce sont des imaginaires qui vont nous plaire. Pour les communautés des Balkans vivant à Bruxelles, ce serait leur madeleine de Proust, ils seront heureux de retrouver des sentiments qu’ils ont eu à un moment donné, des attaches ... Et pour les gens de là-bas, c’est leur dire qu’on pense à eux... même si le Bruxelles des institutions est toujours en stand-by par rapport aux Balkans. Tout Balkan Trafik est teinté de géopolitique. Nicolas Wieërs base le festival sur la musique et les arts parce que c’était le meilleur vecteur pour que la multi-culturalité bruxelloise se rencontre, que des Belgo-belges rencontrent au festival des Serbes, des Polonais, des Suédois, des Italiens, des Anglais, etc. En arrivant avec leur plus bel habit culturel, et les artistes et les communautés auront le droit de s’exprimer, vont propager leur savoir, et je vois que ma communauté à moi est émue, boit un verre de vin avec eux, parle des Balkans, c’est l’idée du festival. J’ai aussi voulu ima- giner l’événement comme un documentaire qui chaque année s’augmente d’une nouvelle séquence.

Un mezze culturel

Il fallait trouver un lieu où cette mixité allait trouver les espaces qui conviennent à l’échange, pouvoir circuler d’une salle à l’autre était primordial. Le Palais des Beaux-Arts – aujourd’hui Bozar – semblait la solution idéale, mais pas facile d’y croire : Le coup de bol ! J’avais fixé une date pour le festival au hasard, en avril. Et Tony van Der Eecken me contacte parce qu’à ce moment-là, Goran Bregovic était programmé et il me propose une semaine sur les Balkans ! Tony a cru à ce projet qui ne tenait alors que sur papier... et qui venait d’une asbl que personne ne connaissait ! Nicolas Wieërs n’avait jamais imaginé que son festival allait coller à l’image très classique et conventionnelle des Beaux-Arts de l’époque mais le Balkan Trafik s’y déroule depuis aujourd’hui douze ans ! Rassembler tout dans le même espace pour que les gens puissent avoir un vrai mezze culturel, un patchwork de choses en ouvrant les différentes portes d’un lieu : du dub, de l’urban music, du rembetiko, de la musique sufi... Cette année, plus de 400 artistes participent, les meilleurs, du folk, du trad, de l’ethno jazz, du dub et un nouveau chapitre autour des arts urbains Urban Chapter. L’idée a toujours été de mettre en avant l’énergie créatrice des Balkans, la créativité de ces jeunes et le public nous a toujours poussé à aller vers l’ethno, ça veut dire qu’il ne s’agissait pas pour moi de programmer du rock de Turquie, de l’électro de Serbie... Ce qui fait le charme du festival, c’est l’ambiance, les bœufs entre artistes, les animations, les groupes de scène. Balkan Trafik, c’est quatre jours de festival : le jeudi l’ouverture, le vendredi et le samedi le cœur du festival et le dimanche c’est le Giant Horo sur la Grand Place de Bruxelles, une grande danse de rang communautaire : C’est noir de monde et les gens dansent main dans la main sur des rythmes traditionnels. On y partage la musique avec des Serbes, des Alba- nais, des Roumains et Turques, des Bulgares, la diversité de la communauté Roms...

Urban Chapter : les arts urbains des Balkans

Les Balkans c’est aujourd’hui aussi la culture urbaine, une nouvelle énergie, une plus value pour nous. J’investis dans des créations qui réunissent des artistes belges et des Balkans, des gars qui sont porte-paroles de leur société. Nicolas Wieërs a sélectionné des artistes hip hop de Bosnie Herzegovine avec Frenkie, de Serbie avec Marcelo, de Bulgarie avec le beatboxing de SkilleR, de Roumanie avec Benji et de Grèce avec 12 os Pithikos, et leur fait rencontrer l’énergie de notre scène belge, avec l’expertise de Code Rouge et Ko-Neckst, comme Hexaler, Youssef Swatt’s, Convok et d’autres têtes d’affiches comme DJ Odilon. Beatbox, slam, hip hop, danse urbaine... Un plateau unique, exceptionnel... Ces artistes sont invités à partager et créer: une résidence avec des réalisations de clips, préparation de mise en scène, enregistrement et prestations scéniques. Mais l’événement ne tournera pas qu’autour de la musique: le samedi, une table ronde est organisée où trois de ces artistes seront sur scène confrontés à des responsables européens : Ils sont en attente d’un appel de l’Europe, ils se sentent lâchés par rapport à cela et ça se retrouve dans les paroles des rappeurs. Pour saisir le sens de ces textes, il y aura une introduction en français, néerlandais et anglais, pour présenter le contenu des textes en quelques mots, ensuite il restera à savourer la sonorité de la langue. Une ouverture qui devrait attirer un nouveau public dans les couloirs de Bozar.

Le Balkan Trafik aura lieu les 20,21, 22 et 23 avril à Bozar à Bruxelles

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