Tiken Jah Fakoly : "Dieu aide ceux qui mettent la main à la pâte!"

Tiken Jah Fakoly : « Dieu aide ceux qui mettent la main à la pâte ! »
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Tiken Jah Fakoly : « Dieu aide ceux qui mettent la main à la pâte ! » - © Youri Lenquette

Son nouvel album « Dernier appel » exhorte ses frères africains à se prendre en main. Un message de non résignation que ce grand ambassadeur du reggae viendra délivrer au public de l’Ancienne Belgique le 25 avril prochain. Ambiance assurée !

Impressionnant ! Voilà le mot qui nous vient pour qualifier à la fois la stature et le discours de l’homme que nous avons rencontré. Les dreadlocks épaisses, et le bouc presque blanc qui distingue les sages, Tiken Jah Fakoly en impose. Un poil intimidé, il nous mettra directement à l’aise. La conversation s’engage avec humilité. Affable, il aime parler de sa musique. Mais il se montre intarissable lorsque l’on évoque sa terre natale, ce continent africain à la croisée des chemins. Du moins si ses habitants le décident…

Par votre musique, vous proposez un trait d’union entre différents lieux de la planète : l’Afrique, bien sûr, mais aussi la Jamaïque ou la France. Au fil des disques, votre démarche est-elle toujours la même ?

Tiken Jah Fakoly : Oui, car on ne fera jamais le reggae aussi bien que les Jamaïcains. Mais on peut leur prouver que le reggae vient d’Afrique ! En y ajoutant des instruments locaux comme le balafon ou la Kora, on rend cette musique plus complexe, plus universelle aussi. Même si le maître reste, évidemment, le grand Bob !

Dans l’orchestration de vos morceaux, on apprécie particulièrement la présence très régulière de cuivres. Vous n’hésitez d’ailleurs pas à tourner avec de nombreux musiciens…

Tiken Jah Fakoly : Vous avez bien perçu mon amour pour les cuivres ! Cela doit venir de mon admiration pour Burning Spear, qui les utilisait beaucoup. Ce type d’instrument permet de transmettre à la fois la chaleur et l’esprit festif qui nous anime. On est souvent une quinzaine sur scène. Mais, malheureusement, le cachet ne permet pas toujours d’emmener tout le monde. On doit alors amener le son des cuivres par un synthétiseur. Avec la crise du disque, les moyens diminuent. Mais, je continue à vivre de mon métier et à tourner beaucoup. Par contre, les artistes africains qui n’ont pas la chance d’avoir une carrière internationale n’y arrivent plus. C’est d’abord pour eux que la crise du secteur est vraiment asphyxiante !

Sur ce disque, vous proposez une nouvelle fois de nombreuses collaborations avec d’autres artistes. Comment les choisissez-vous ?

Tiken Jah Fakoly : Les duos se font toujours en fonction du thème de la chanson. Par exemple, quand je chante " Ouvrez les frontières " avec le rappeur comorien Soprano, c’est pour dénoncer le grand cimetière marin qui existe entre les Comores et l’île française de Mayotte, où des milliers de migrants essayent d’accoster chaque année. Quand j’invite Alpha Blondy sur mon dernier album, c’est avec l’idée de m’adresser à la diaspora africaine. Car leur musique est écoutée dans le monde entier.

Vous insistez plus que jamais sur la nécessité pour les Africains de se prendre en main comme, par exemple, dans " Le prix du paradis "…

Tiken Jah Fakoly : Vous savez, l’Afrique est très croyante. Beaucoup de gens pensent que les choses vont tomber du ciel. Je dis souvent à mes compatriotes que Dieu est déjà très occupé avec les Européens, les Américains, les Chinois, etc. Il ne peut pas aider tout le monde. Alors, il aide ceux qui mettent la main à la pâte ! Dans cette chanson, je dis que, chez nous, personne ne veut payer le prix. Sur les autres continents, des grandes figures ont payé de leur vie leur opposition au pouvoir en place. En Afrique, c’est plus compliqué. Certes, les Occidentaux ont une responsabilité car ils fixent notamment le prix de nos matières premières. N’oublions pas que suite à l’esclavage puis à la colonisation, l’Afrique n’est libre que depuis à peine 50 ans. Mais, nous devons être acteurs de notre devenir. Je vous donne rendez-vous dans moins d’un siècle car je crois profondément que ce continent sera un acteur économique et démocratique majeur de demain !

Les " printemps arabes " ou les récentes manifestations au Congo sont-ils de bons contre-exemples ?

Tiken Jah Fakoly : Oui. Ils m’incitent à l’optimisme. Avec ce que j’appelle la " génération consciente ", il y a une évolution dans les modes de protestation. Regardez ce qui s’est passé au Burkina, où la population a mis dehors un des plus anciens dictateurs ! Regardez le Congo, en effet, où le tour de passe-passe de Kabila pour se maintenir plus longtemps au pouvoir a été directement dénoncé. Les populations ne sont plus prêtes à accepter des présidents à vie. Ils veulent des règles démocratiques claires. Et, donc, une limitation du nombre de mandat. La stabilité politique c’est la base de tout, la condition sine qua non du développement économique et social.

Entretien : François Colinet

En concert le 25 avril à l’Ancienne Belgique à Bruxelles.

Tiken Jah Fakoly, "Dernier appel" (Universal)

 

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