Sur le front de la Guerre du volume

En radio, en studio et sur scène, on n’a jamais autant compressé le son. Bien plus qu’une nécessité technique, c’est aujourd’hui une tendance lourde, une esthétique. Qui pourrait bien finir par tous nous rendre sourds dans 20 ou 40 ans.

La compression du son, vaste sujet, vaste débat. Des chiffres auxquels on ne comprend rien, des unités de mesure un chouïa compliquées. Une distinction primordiale, aussi : la compression du son, ce n’est pas la compression de données. Réduire le volume de fichiers informatiques, y compris sonores et musicaux, relève du codage. Compresser le son tient par contre essentiellement d’un travail de réduction d’écart entre le son faible et le son haut, par exemple le cri et le chuchotement. Autrement dit, compresser, c’est atténuer les nuances. En radio, on commence par compresser le son pour surmonter une contrainte technique évidente. Les ondes AM et FM sont des modulations de fréquences plutôt faibles. Si on veut émettre un signal sur une longue distance et ne pas le voir très vite se noyer dans l’onde porteuse, il faut donc le compresser. “Taper” en quelque sorte “tout à fond”, de façon à ce que le signal présente un bloc compact. La compression commence toutefois à dépasser son rôle de simple nécessité technique lorsque les radios d’état se mettent à perdre leurs monopoles (du début des années 60 à la fin des années 80). Il ne s’agit alors plus seulement de se faire entendre loin et de ne pas se voir brouiller le signal par ceux des stations pirates, privées et commerciales concurrentes, mais aussi de se trouver une couleur, un cachet sonore, de sonner “pêchu”, donc branché. Skyrock et NRJ ont ainsi développé un son très caractéristique, très compressé.  Les nuances, la respiration et la dynamique naturelle sont les victimes collatérales de cette guerre du son entre radios. Tout est désormais compressé au même volume et la pub va même un peu plus fort encore. Certaines personnes plus sensibles que d’autres se mettent à ressentir l’impression d’un son peu naturel, plat. En fait, carrément agressif.

Le boom technologique des années 2000 achève de rendre la compression incontournable. Comme on sait que les gens écoutent surtout la radio en voiture, sur leurs téléphones, sur des baladeurs numériques, des laptops, au casque et dans les magasins, le son est depuis écrasé de façon à sonner confortable et pro quel que soit l’outil de réception. L’ennui, c’est que la musique que diffusent principalement les radios est de la musique déjà très compressée en studio.

Un joujou extra qui fait crac boum hue

En studio, dès les années 50, on utilise le compresseur principalement lors du transfert de la bande magnétique au vinyle. Certains artistes comprennent toutefois que ça peut aussi être un joujou extra qui fait crac boum hue et des groupes comme les Beatles et Led Zeppelin se mettent à utiliser le compresseur comme un véritable outil de création. Ingénieur du son et professeur à l’IHECS, Yvan Hanon en parle toujours comme d’un élément à part entière de l’esthétique de studio, qui permet accessoirement de jouer avec des effets mais surtout de garder un contrôle total sur chaque instrument. Plus on compresse, explique-t-il, plus l’ingénieur du son peut contenir la maîtrise et la dynamique de chaque instrument. Compresser permet en quelque sorte un travail d’orchestration, de faire davantage ressortir la voix plutôt que la batterie, par exemple. Le problème c’est que, tout comme dans le monde de la radio, une guerre finit par se déclarer et la valeur artistique du compresseur tombe au champ d’honneur. Yvan Hanon fait remonter le début des hostilités au début des années 2000, où aurait émergée une véritable mode du son plus compact. Le moment où tout un tas de groupes ont commencé à vouloir donner l’impression d’un très gros volume sonore.

C’est assez documenté. Pour les anglosaxons, c’est la " Loudness War ", la guerre au volume. La version remasterisée dans les années 90 du Raw Power d’Iggy & The Stooges, l’album Californication des Red Hot Chili Peppers en 1999, la compilation Number One des Beatles en 2000, les disques des Arctic Monkeys et le Death Magnetic de Metallica en 2008 ont tous été pointés du doigt comme présentant de très gros problèmes de surcompression et de distorsion du son. Ces exemples égotiques ne font toutefois pas oublier que, depuis que la musique s’écoute moins sur une chaîne hi-fi qu’en voiture ou sur le téléphone, le mastering d’une chanson ou d’un album présente une problématique très différente d’il y a 25 ou 30 ans. Yvan Hanon : Il y a toujours un risque d’uniformisation et je pense que cela relève d’un problème économique. On veut sonner mieux que l’autre pour se distinguer et on choisit une mauvaise solution parce qu’on ne sait pas comment faire autrement et qu’on y est de toute façon poussé par des gens qui suivent les modes. Mais je pense que ça change déjà. On en revient à des sons et à du matériel plus vintage, à une dynamique plus naturelle. Ensuite, les gens et les jeunes utilisent de meilleurs produits informatiques et de meilleurs casques qu’il y a une quinzaine d’années…

Pump up the volume

Faites jouer un ensemble classique, un trio jazz ou un musicien acoustique dans un bar, le son s’équilibre assez naturellement. Il n’en va pas de même pour un groupe de pop/rock, où la logique veut que la voix soit très amplifiée, ne fut-ce que pour couvrir une batterie que le genre préfère brute et sauvage. D’où, là encore, le recours à la compression. Compresser en live, ça peut être une paresse mais s’il y a un métier derrière, c’est plutôt bénéfique pour tout le monde, avance Yvan Hanon.  Le problème, c’est que de plus en plus de groupes veulent sonner sur scène comme ils sonnent sur CD. Je connais des musiciens classiques, de jazz et même traditionnels, qui ont découvert le son compressé, trouvent que ça claque et sont en demande pour des solutions du genre alors que ce n’est pas vraiment nécessaire pour eux. La compression, c’est une demande commerciale, une pression même. Et puis, la musique électronique, ce n’est que ça, vu que c’est une musique à base de sons compressés issus de banques de données. Bref, la compression prolifère. D’autant que suite aux lois récentes limitant le nombre de décibels admis dans les salles de concert, la compression est souvent perçue comme la solution de facilité pour que ça sonne quand même.

Enjoy the Silence

Compresser le son, c’est donc réduire les silences, atténuer les nuances. Ce qui revient en fait à réduire les fractions de seconde où le cerveau et les tympans ne sont pas exposés et peuvent se reposer. Suivre une émission, un album ou un concert au son compressé, c’est s’exposer à un flux d’informations constant, donc aussi exiger un surrégime de la part du système auditif. Or, on ignore complètement les effets sur l’audition qu’une telle exposition peut entraîner à long terme. On manque de recul, d’études poussées. Ce qui n’arrange rien, c’est qu’en matière d’audition, les dégâts sont généralement retardés de 20 à 40 ans. Cerise sur le gâteau : celui qui se donne pour mission d’alerter le public de dangers potentiels dans ces domaines où la notion de plaisir, de liberté et de transgression restent importantes, passe aussi généralement pour un enquiquineur de première. Pourtant, certains spécialistes n’hésitent pas à prévoir 1 milliard de sourds sur Terre à l’horizon 2050. Seront-ils entendus ?

Un grand merci à Philippe Ohsé, de la Semaine du Son.

Article extrait du n°21 du magazine Larsen.

 

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Edité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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