Roland De Lassus, l'homme aux deux visages - 2e épisode

Un feuilleton écrit par Michel Debrocq pour Musiq'3, à l'occasion de la semaine consacrée à Roland de Lassus.

Le soleil semble avoir déserté le ciel, en ce mois de mars 1594. Un printemps en eau et en larmes, qui se traîne sur les traces d’un hiver particulièrement froid. Installé à Munich depuis maintenant deux semaines, je redécouvre toutefois avec plaisir cette ville où je n’étais plus venu depuis près de dix ans.

C’était au début de l’automne 1585, je voyageais en Allemagne et mes pas m’avaient mené ici pour la première fois. C’était pour moi l’occasion de rencontrer l’éditeur Adam Berg, qui avait publié plusieurs volumes déjà des œuvres de Roland de Lassus en Bavière.

L’année précédente, les merveilleux Psaumes de la pénitence étaient enfin sortis de presse : Adam Berg pouvait révéler au monde ces chefs-d’œuvre composés 25 ans auparavant. Le duc Albert avait jalousement conservé sous clé ces trésors manuscrits, richement enluminés par Hans Mielich. Et voilà que son fils Guillaume, l’actuel duc de Bavière, avait finalement autorisé l’impression de ces précieux parchemins en 1584.

Lassus lui-même n’était pas peu fier de voir ces œuvres, auxquelles il tenait tant, émerger enfin de l’ombre. Il en avait dédié la publication au jeune Philippe, le sixième enfant de Guillaume, alors âgé de sept ans.


Lassus :

Voici environ 25 années que j’ai mis en musique les sept Psaumes de la pénitence, que ton sérénissime aïeul le duc Albert, avait jusque là gardés pour son usage privé.

Mais enfin, les voici donc imprimés, ces psaumes que je consacre et dédie à ton nom, afin que tu puisses t’y exercer avec profit. Ils te permettront d’adoucir par une honnête récréation les importunités qu’engendrent, à l’âge tendre, les fondements d’une instruction ardue.

 

Parcourant l’Allemagne en 1585, je ne pouvais manquer l’occasion de venir admirer à mon tour le travail réalisé par Adam Berg au départ de ce fameux manuscrit, le Mielich Codex, jusque là réservé au strict bénéfice de la cour. Cela me donnait aussi l’occasion d’échanger avec l’éditeur qui avait publié tant d’œuvres de Lassus, tout au long des volumes du Patrocinium musicum, une entreprise qui l’avait occupé pendant plusieurs années déjà. C’était une collection somptueuse d’œuvres de musique sacrée, une entreprise dédiée à la gloire conjointe de l’art et de la religion. Une alliance parfaite, que ne manquait pas d’illustrer la gravure imprimée en frontispice du premier volume : le concert des anges y surmonte une assemblée de musiciens jouant de divers instruments, qui entourent le maître de chapelle assis au clavier de l’épinette.

Pouvait-on proclamer plus ouvertement la fusion totale du sacré et du profane ? Voix et instruments réunis pour chanter la plus grande gloire de Dieu. Une union indéfectible, que Roland de Lassus célébrait avec pompe dans la préface qu’il avait rédigée pour cette publication.

Lassus :

Que ces harmonies musicales aient été composées à l’imitation de cette admirable harmonie céleste qu’hormis les Apôtres nulle oreille humaine n’a jamais perçue, voilà ce que l’on peut et que l’on doit affirmer, se fondant sur la foi autant que sur la vérité.

Et puisque Dieu le Très haut et le Tout-puissant a voulu être payé sur terre de ses immenses bienfaits, c’est premièrement par la voix, le plus noble organe de l’homme, ensuite par les sons de divers instuments, que l’homme a exprimé sa piété et sa gratitude.

 

Le mariage des voix et des instruments : Lassus affirme clairement sa position dans le grand débat qui oppose ceux qui prêchent en la faveur ou en la défaveur de la musique lors des offices relgieux. Le récent Concile de Trente n’a pas manqué de raviver la flamme sous ces questionnements. Mais Lassus n’est pas homme à se laisser enfermer dans de telles considérations. Sacré ou profane, sérieux ou léger, triste ou enjoué, son art se rit des frontières et n’accepte même pas celles de la langue.

Le latin, le français, l’italien ont évidemment été les véhicules de sa musique. Mais aussi l’allemand, langue avec laquelle il a dû se familiariser après son arrivée à Munich à l’automne de l’année 1556. Et si la langue germanique s’est surtout illustrée dans des Lieder de type populaire, elle a pu aussi trouver sa place dans des œuvres marquées du sceau de la religiosité. Surtout lorsque la cour de Munich s’est trouvée prise d’assaut par la vague d’austérité décrétée par le duc Guillaume.

C’est alors qu’Adam Berg a publié, en 1583, un recueil inédit de chansons allemandes, les Nouveaux Lieder spirituels.

 

Lassus :

Du plus profond de mes péchés, j’en appelle, de mon cœur et de ma voix, aux abysses incommensurables de ta clémence, mon Dieu et Seigneur. Ne détourne pas ton oreille toute bienveillante de moi. Puisses-tu m’exaucer bientôt, Ô Seigneur, car il est temps.

 

" Du plus profond de mes fautes ". C’est bien d’une parodie du De Profundis dont il s’agit ici. Et Lassus tisse autour des paroles un voile d’affliction, qui m’évoque à chaque fois que je l’entends l’atmosphère désolée du Miserere de Josquin Desprez, une œuvre envers laquelle il éprouvait une admiration sans bornes.

Malgré tout ce que j’en ai dit déjà, Munich est loin d’être une ville où ne régnerait que la tristesse. Il peut y faire bon vivre aussi. Le Munichois aime s’amuser, rire et chanter, manger et boire. Je suis installé dans l’une de ces caves où la fumée des cigares entoure de ses volutes les grandes chopes qui circulent de table en table, calices irrévérencieux où mousse cette bière de Munich qui étanche les soifs et réchauffe les cœurs. Au beau temps, les tables s’installeront dehors sous les marronniers et ces Biergarten s’égaieront de chansons et de danses.

Mais pour l’heure il pleut. Je sirote mon litre de bière brune en lisant le courrier que mon père m’a adressé. Il aurait tellement aimé pouvoir être présent à mes côtés ici, en ce printemps 1594. M’accompagner dans ma démarche. Revoir peut-être Lassus, qu’il n’a pas eu le bonheur de rencontrer depuis longtemps. Mais sa santé ne lui a pas pemis d’entreprendre ce long voyage. Dans sa lettre, il me parle beaucoup de ce Roland dont il avait pu suivre l’éclosion du génie, il y plus de soixante ans à Mons.

Sauter, danser, faire des tours. Il faut imaginer Lassus en jeune garçon espiègle et un peu turbulent, alors qu’il était enfant de chœur en l’église Saint-Nicolas de la Rue d’Havré. Sa famille était installée à la Rue de la Guirlande, dans une maison jouxtant l’Auberge de la Noire Teste, ainsi nommée à cause de son enseigne, un heaume sculpté dans la pierre et barbouillé de noir pour imiter le fer. C’est en 1532 qu’y a vu le jour celui qui allait devenir l’un des plus illustres compositeurs de notre temps. Mon père n’a pas manqué de me préciser à nouveau cette date, dans sa lettre. Il est sûr de ce qu’il avance.

En 1542, alors qu’il revenait à Mons après avoir terminé ses études de médecine à Montpellier, il se souvient qu’on avait fêté le dixième anniversaire de ce jeune homme déjà tellement doué, dont la voix suave faisait frémir d’aise tous ceux qui se pressaient en l’église Saint-Nicolas pour y entendre les offices. Instruit dans l’école dépendant de l’église, Lassus a reçu une éducation musicale de premier ordre, formant sa voix aux mélismes du plain-chant, perfectionnant ses connaissances en se frottant aux subtilités de la musique polyphonique.

N’était-il pas né sur cette terre de Hainaut qui avait abrité les premiers gestes de tant d’autres musiciens fameux : Gilles Binchois, Johannes Ockeghem et bien sûr Josquin Desprez, l’immense Josquin que Lassus a tant vénéré tout au long de sa carrière. 

Bien des histoires ont couru sur les premières années du jeune Orlande. L’une des plus abracadabrantes prétend qu’il se nommait en fait Roland De Lattre et qu’il aurait changé son nom en Lassus pour échapper à la disgrâce qui touchait sa famille. Son père, condamné comme faux-monnayeur, aurait connu la honte d’être publiquement exposé à la vindicte populaire. Belle histoire pour les longues veillées d’hiver. Mais rien de tout cela n’est vrai.

Lassus il s’appelait bel et bien : le nom, d’ailleurs ne signifie rien d’autre que " là-dessus " et n’est pas étranger au fait que la ville de Mons est bâtie sur une colline. Des monts, il y en a d’autres d’ailleurs dans le voisinage immédiat : les monts Panisel et Héribus, le Bois-là-Haut. Et puis, il y a ces étangs et ces marécages qui entourent la ville, la rivière qui la traverse et dont le cours souvent capricieux fait que les inondations ne sont pas rares.

La Trouille pénètre dans Mons par la Porte des Guérites, elle fait tourner les moulins qui fournissent l’eau aux artisans, tanneurs, brasseurs et autres lavandières. Une eau que l’on puise aussi pour arroser les jardins des maraîchers. J’ai moi-même beaucoup joué le long des berges de la Trouille lorsque j’étais enfant. Nous allions taquiner le poisson à la Grande pêcherie et j’aime imaginer que Roland de Lassus a fréquenté les mêmes lieux, de la même façon peut-être, lorsqu’il était lui-même enfant. On dit d’ailleurs qu’il a conservé pour la pêche un goût qu’il n’a jamais manqué de mettre en pratique à Munich. Aurait-il malgré tout conservé quelque nostalgie de ses années de jeunesse montoise ?

Lassus :

Tantôt sur la terre nue, tantôt sur l’herbe,

De penser en penser, d’appel en appel,

Dans la froidure, dans la chaleur, sous la pluie, au soleil,

Je cherche de par le monde ce lieu où j’ai connu le repos

Le jour où un rayon est arrivé du ciel jusqu’à cet embrasement,

Là où ma félicité est toute entière jointe à ce rivage

 

Dans ce madrigal, faisant partie du premier livre publié par Susato en 1555, mon père aimait imaginer que Lassus avait laissé couler quelque chose qui exprimait peut-être son " mal du pays ". Je ne pense pas que ce soit le cas. Ce texte-ci nous entraîne vers les froides contrées du Rhin, pas sur les rives verdoyantes de la Trouille. Mais en médecin qu’il était, sensible au mal des âmes autant qu’à celui des corps, mon père ne pouvait croire que Lassus n’ait pas conservé au plus profond de lui cette faille, cette douleur vécue par un jeune homme de douze ans arraché à sa terre natale, à sa famille, à son environnement.

Car le jeune Orlande avait sans conteste été enlevé en 1544, même s’il n’est pas impossible que ses parents aient été en quelque sorte complices de ce rapt, contre espèces sonnantes et trébuchantes. La chose était fréquente. On " achetait " aux parents les enfants les plus doués et, s’il le fallait, on n’hésitait pas à les enlever à leur famille.

Ferrante Gonzaga, le cadet de la fameuse famille des Gonzague de Mantoue, accompagnait Charles Quint lors de la campagne qui l’opposait au roi François Ier. Après la capitulation des Français à Saint-Dizier, l’empereur est passé par Mons à la fin du mois de septembre 1544. Ferrante Gonzaga était de l’équipée et il a très certainement profité de l’occasion pour " détourner " de sa famille ce jeune garçon à la voix si belle. Quelle recrue exceptionnelle pour la Chapelle de Sicile, pays dont il était le vice-roi !

Plus tard, à son premier biographe Samuel Quickelberg, Lassus a raconté qu’il avait lui-même donné son consentement à cet enlèvement. Voulait-il alors " racheter " la conscience de ses parents, trop empressés de l’avoir laissé partir ? Mon père soutient cette explication. Mais on ne connaîtra sans doute jamais le fin mot de l’histoire. Ce qui reste certain, c’est que Lassus, à l’âge de douze ans, s’est trouvé déraciné, emmené sur les routes d’Italie.

 

L’Italie ! Lassus va y passer six ans au service de Gonzaga, partageant son temps entre la cour de Sicile à Palerme et celle de Milan, où Ferrante avait été nommé gouverneur par Charles Quint. Sopraniste dans la chapelle de Ferrante, Orlande était aussi requis lors d’activités musicales plus profanes. Il s’est de la sorte rapidement familiarisé avec un répertoire très varié et a poursuivi sa propre formation au contact de musiques de tous styles. Il s’est nourri de la grande polyphonie de tous ces musiciens venus du Nord qui faisaient carrière en Italie, les Willaert, Gombert, Arcadelt… Il s’est gavé de toutes ces pièces instrumentales qui accompagnaient banquets, fêtes et réceptions.

Et puis voilà, la vie poursuit son chemin. Vers l’âge de 18 ans, est arrivé à Orlande ce qui arrive à tous les garçons de cet âge : sa voix a mué. Et, comme le raconte en quelques mots très brefs Samuel Quickelberg, " il fut emmené par Constantino Castrioto à Naples, où il résida environ trois ans chez le marquis Della Terza ". Naples, où le spectacle était partout : la rue y était un théâtre où cabriolaient les acteurs et danseurs de la commedia dell’arte, un genre qui n’allait pas manquer de séduire à son tour notre musicien curieux de tout.

Après ces trois années passées à Naples, Lassus quitte la ville et part pour Rome, où il est accueilli par l’archevêque Antonio Altoviti. Destin étonnant, incompréhensible même, si l’on y ajoute qu’à peine six mois après son arrivée, il se voit investi dès l’été 1552 de la fonction prestigieuse de maître de chapelle de Saint-Jean de Latran ! Quelle accélération dans les honneurs, pour ce jeune musicien qui n’avait guère eu l’occasion encore de faire parler de lui en tant que compositeur !

Nul n’a jamais mis en question les immenses talents musicaux d’Orlando di Lasso. Mais certains n’ont pas manqué de souligner l’étrangeté de ce destin, ne comprenant pas comment Lassus avait pu être aussi aisément l’hôte de familles illustres, aussi bien à Naples qu’à Rome. Dans cette longue lettre qu’il m’a envoyée et dont je poursuis la lecture dans cette cave de Munich tellement éloignée des soleils d’Italie évoqués, mon père me rappelle avoir été de ceux qui pensaient que, peut-être bien, notre compositeur avait pu jouer quelque rôle d’ambassade (discrète, pour ne pas dire secrète) sur l’échiquier politique complexe de l’époque. Avoir été en quelque sorte manipulé par Ferrante Gonzaga, après que celui-ci l’eût enlevé à son pays natal ? Personne ne le saura avec certitude et ce n’est pas Lassus lui-même qui lèvera le voile sur cet éventuel aspect caché de son parcours italien.

Rome, ville de tous les mystères. Outre les pièces qu’il a dû écrire en tant que maître de chapelle de Saint-Jean de Latran, c’est plus que probablement à Rome qu’Orlando di Lasso a composé ses premiers motets et madrigaux. C’est là que son génie a poursuivi sa floraison. Il allait bientôt pouvoir revenir dans les contrées du Nord qui l’avaient vu naître, arborant fièrement le blason de sa jeune gloire italienne.