Roland De Lassus, l'homme aux deux visages, 1er épisode

Musiq’3 renoue avec sa tradition du feuilleton et propose cette semaine, le feuilleton inédit " Roland De Lassus, l’homme aux deux visages " écrit par Michel Debrocq. Coutumier de cet exercice, l’ancien producteur de Musiq’3 rassemble autour de lui l’excellent acteur Patrick Descamp (le narrateur) et le comédien Frédéric Dussenne (Roland de Lassus).

Ce casting 100% montois nous fait remonter au printemps 1594, dans la ville de Munich où Roland de Lassus termine sa vie. Luttant contre la mélancolie qui s’est emparée de son être, il jette ses dernières forces dans la composition de son ultime chef-d’œuvre, Les larmes de Saint-Pierre, lorsqu’un messager venu de sa ville natale, Mons, lui propose de participer à un nouveau projet.

Episode I

Munich, le 14 mars 1594

 

Très cher père,

J'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé lorsque vous la recevrez à Mons. J'ignore combien de temps elle mettra à vous parvenir. Mais qu’importe ! Je vous sais trop curieux du résultat de ce que vous appelez non sans humour mon "ambassade" : vous en attendrez le récit en défiant les pièges de l'âge.

Diable! Vous n'êtes pas pour rien médecin et les potions dont vous détenez le secret peuvent servir à prolonger votre vie, tout autant que celles des malades innombrables que vous avez soignés.

Je suis arrivé à Munich il y a peu de temps. Je n'ai pu rencontrer encore Roland de Lassus, qui semble vouloir tromper, par un travail redevenu acharné, cette mélancolie en laquelle il s'est enfermé ces dernières années. Je le verrai prochainement, j’espère, et userai de toute ma force de persuasion afin de lui faire accepter ce remède que vous m'avez confié à son attention. Je ne doute pas que les subtilités de cette science de l'humain, dont vous avez passé votre vie à pénétrer les arcanes, vous aient amené à concocter quelque viatique qui pourrait tirer notre Lassus de sa lassitude immense.

Lassus :

Ô Jésus plein de miséricorde, souviens-toi que je suis la cause de ta venue sur terre, ne me perds pas en ce jour.

Tu t’es lassé à me chercher, pour me racheter tu as souffert le supplice de la croix, que tant de souffrances ne soient pas superflues.

Je ne suis pas venu à Munich dans le seul but de me faire l’intermédiaire de votre science médicale. Vous le savez, père, je suis aussi l’émissaire très officiel de la ville de Mons, qui m’a chargé d’une mission particulière auprès de l’illustre musicien qui avait passé son enfance en ses murs. Parviendrai-je à le convaincre d’accepter notre offre ?

Lui plaira-t-il de composer ce motet (cette messe peut-être ?) que nous aimerions le voir signer à l’occasion des fêtes prévues l’année prochaine en la Collégiale Sainte-Waudru ? Nous y célèbrerons le 90ème anniversaire de la naissance de Jacques Du Broeucq, dont les sculptures merveilleuses traduisent en ce lieu même la foi de toute une communauté. Du Broeucq est décédé il y a dix ans et il est enterré dans le chœur de la Collégiale Sainte-Waudru.

Imaginez quel bonheur inouï ce serait, si la puissante architecture de la musique de Lassus venait se mêler aux courbes de l’albâtre et du marbre ! Quelles grandioses épousailles ne naîtraient-elles pas, par-delà la mort, de cette alliance du génie de nos deux maîtres montois ! Mais il ne faut pas tarder à obtenir du glorieux maître de chapelle de la cour de Bavière qu’il se joigne à notre projet.

Mon arrivée à Munich, la semaine dernière, coïncidait avec la publication du recueil des Cantiones Sacrae, une collection de nouveaux motets que Lassus a dédiés à l’archevêque d’Augsbourg. Il s’est fendu pour la circonstance d’une longue préface dans laquelle il s’exprime ouvertement.

Lassus : Mes anciennes œuvres, remplies de la sève de mes années bouillantes sont plus enjouées et plus festives. Celles-ci sont plus sérieuses, elles semblent plus tendues et plus puissantes et elles peuvent apporter plus de jouissance à l’esprit et à l’ouïe. Aux oreilles attentives, la muse d’Orlando offre ces pièces, qui sont peut-être son chant du cygne.

Son chant du cygne. Notre compositeur se voit-il déjà à l’article de la mort ? Il y a longtemps qu’Orlando joue de cette possibilité de mettre son nom en résonance avec le latin lassus, l’italien lasso, le français las… ces multiples déclinaisons d’une lassitude qui l’accompagne depuis tant d’années maintenant.

Mais cette fois c’est l’Office des morts, le Dies irae, qui est le sombre écrin de ce miroir des mots. Tout ceci va sans doute vous paraître un peu morose, père. Il est vrai que l’ambiance n’est guère à la réjouissance, en cette ville de Munich qu’a désertée la magnificence et où les jours paraissent avancer à pas lents, courbés sous le voile de l’austérité. Depuis la mort du duc Albert V en 1579, son fils Guillaume a pris en mains les destinées de la Bavière et toutes les réformes qu’il a mises en chantier semblent porter le sceau d’un rigorisme intransigeant.

Sans doute veut-il ériger Munich en forteresse d’un catholicisme fervent, au milieu de cette Allemagne profondément marquée par la réforme luthérienne. La somptuosité passée n’est plus que souvenir lointain ici. Et il est bien difficile d’imaginer que celui qu’on n’appelle plus autrement que " Guillaume le pieux " soit le même homme qui, il n’y a pas si longtemps, échangeait avec Roland de Lassus une correspondance truculente, aux accents dignes de la prose de Rabelais !

Mais voilà, un vent d’ascétisme très puritain a balayé tout cela sur son passage et personne ne semble avoir été épargné par cette tempête. Cela explique-t-il l’humeur triste dont ne se départit plus Roland de Lassus ? Il a toujours été un homme double. Sérieux et trivial, déprimé et bouffon, croyant et irrévérencieux : voilà le masque à deux faces qu’il a porté toute sa vie.

Je ne peux m’empêcher de terminer cette lettre, mon père, sans évoquer la surprise qu’il a glissée au beau milieu de ses sévères Cantiones sacrae : l’un des hommages les plus débordants qui soient jamais tombés de sa plume à la gloire du vin et de la dive bouteille ! Car ce n’est pas une ni deux, ni même cinq ou six, mais bien douze coupes de vin qui sont vidées dans cette libation débridée où la musique se coule avec délice dans l’extase de la beuverie.

C’est avec un plaisir sans retenue que je joins ma voix à celle de notre toujours étonnant maître de chapelle pour vider à mon tour une coupe à votre santé et vous envoyer le salut affectueux de celui qui reste votre fils attentionné.

Lassus :

Au premier coup, si je n’ai pas bu, je suis mort !

Nous avons des joies très grandes en buvant deux fois.

A la troisième coupe, je suis content en buvant tout.

Ô que nous sommes heureux en buvant huit fois !

Et deux fois après dix fois, c’est pour moi le repos total.

Après, je dis : c’est assez !

Mais quand j’aurai bu gratuitement un tout petit doigt de vin, content j’irai me coucher.

Cette lettre sitôt envoyée à mon père, j’ai entrepris d’en rédiger une autre, à l’attention de l’épouse de Roland de Lassus, Regina Wäckinger, qui partage sa vie depuis plus de trente-cinq ans maintenant. Elle a rapidement répondu à ma missive, me promettant d’intercéder au plus tôt auprès de son mari pour tâcher de le gagner à notre entreprise montoise. Elle reste cependant réservée quant à l’issue de ce projet. Orlando ne va pas bien, me dit-elle. Il est fatigué, découragé. Il est poursuivi par l’idée de la mort.

Si Regina n’était pas intervenue auprès du duc Guillaume, que serait devenu Lassus, en 1590, lorsqu’il fut la victime de cette attaque atrabilaire dont elle m’a rappelé le détail dans sa lettre ? Alors qu’elle rentrait à Munich d’un séjour passé dans cette propriété de Geising dont le duc leur avait fait cadeau, elle trouva son mari prostré, ne la reconnaissant pas, ne voulant plus lui parler, ni à qui que ce soit d’autre.

Le cœur étreint d’angoisse, raconte-t-elle, elle a fait part de son chagrin à madame la duchesse Maximiliana, qui l’a répété au duc Guillaume. Et celui-ci est intervenu en envoyant à plusieurs reprises le Docteur Mermann, qui a aidé Lassus à reprendre ses esprits en quelques jours. Mais il n’a jamais retrouvé sa bonne humeur d’avant, a-t-elle conclu. Il restait immobile et parlait beaucoup de sa mort.

Il y a quelques mois, le graveur bruxellois Johannes Sadeler est venu tout spécialement de Francfort (où il est actif en ce moment) pour réaliser un portrait à l’eau-forte du compositeur en sa gloire actuelle. Il est à nouveau présent à Munich et m’a montré cette gravure où je reconnais toute la finesse de trait de cet artiste élégant dont je partage le métier avec un tel bonheur. On y voit un Roland de Lassus à l’air grave et sévère, le buste figé dans les attributs de sa notoriété, que souligne la présence de la lourde chaîne en or accrochée à son cou. Il l’avait reçue des mains de l’empereur Maximilien en personne, il y a vingt-cinq ans, au moment où il lui faisait l’insigne honneur de l’accueillir parmi les " nobles du Saint-Empire ".

Mais quel contraste ne découvre-t-on pas, dans la gravure de Jan Sadeler, entre le hiératisme empesé de l’attitude et l’infinie vacuité du regard, qui paraît tellement détaché déjà des choses de ce monde. Vanité des vanités, tout est vanité. Ces mots de l’Ecclésiaste conviennent si bien à l’homme qu’est devenu Lassus. Mais la mélancolie est une compagne qui instille son poison douceâtre en ses veines depuis longtemps déjà. Aussi loin puisse-t-on remonter dans le temps, elle est présente en son œuvre.

En 1554, l’année de ses 22 ans, il met fin à une longue période d’errance et s’installe à Anvers. L’année suivante, déjà, Tylman Susato publie un livre à quatre parties contenant 18 chansons italiennes, 6 chansons françaises et 6 motets " faits à la nouvelle composition d’aucuns d’Italie par Rolando di Lassus ". Voilà donc propulsé sur le devant de la scène ce jeune compositeur flamand qui apporte dans ses bagages les innovations du style italien. Mais que nous dit-il, ce jeune musicien, lorsqu’il habille de ses notes les premières chansons du recueil écrites dans sa langue maternelle, le français ?

Lassus : En espoir vis et crainte me tourmente. Un jour je ris et l’autre me lamente.

Soupirer. C’est ce que fait aussi son cœur dans une autre des chansons. Celle dont le mot initial, " Las ", résonne comme une incrustation de la première syllabe de son nom.

Lassus :

Las, voulez-vous qu’une personne chante, à qui le cœur ne fait que soupirer ?

Laissez chanter celui qui se contente et me laissez mon seul mal endurer.

Lassé, il avoue l’être déjà. Mais il est aussi cet homme ambivalent, qui un jour rit et l’autre pleure. Qui marche en funambule sur ce fil tendu entre les deux extrêmes de son identité. Au risque que la corde se rompe et qu’il tombe alors dans l’abîme. Qu’il chute dans la dépression, comme ça lui est arrivé il y a quatre ans.

Il y a longtemps que mon père se passionne pour ces questions, lui qui considère que les sciences de l’âme et celles du corps sont deux voies complémentaires dans l’approche de la complexité humaine. Aujourd’hui, à plus de septante ans, il en est plus que jamais convaincu. Après avoir commencé ses études à l’Université de Louvain, il est parti pour Montpellier alors qu’il avait à peine 17 ans. La Faculté de médecine y était l’une des plus fameuses d’Europe.

Cette même année 1537, un certain François Rabelais y était reçu docteur. Mon père a eu l’immense bonheur de pouvoir le côtoyer, d’assister à quelques cours qu’il a donnés par la suite et même à certaine dissection du cadavre d’un pendu, soustrait au gibet et à la becquée des corbeaux. Rabelais n’était pas devenu fameux uniquement grâce à sa docte pratique de la médecine. Quelques années auparavant, les drolatiques Pantagruel et Gargantua étaient déjà sortis de presse à Lyon. La très sérieuse Sorbonne de Paris avait immédiatement condamné, rangeant cette prose au rayon des " obscénités ".

On imagine sans peine ce qu’elle aurait pensé des lettres adressées par Lassus à Guillaume de Bavière, si cette littérature lui était tombée entre les mains. Lassus avait lu Rabelais et le grotesque n’était pas un genre étranger à sa plume ! Sa musique pouvait s’en faire l’écho, parfois, comme dans ces Moresques et autres Villanelles bouffonnes dont il avait trouvé la matière dans les rues de Naples, alors qu’il n’avait pas vingt ans. Une certaine Lucia, " fond de marmite au cul plein de merde " (cula caccata !) ne déparerait pas certaines pages du grand Rabelais !

Poursuivant son chemin dans l’apprentissage de l’art de soigner, mon père avait ensuite découvert les premiers écrits de Vésale. En 1543, un an avant ma naissance, il s’était procuré un exemplaire du De Corporis Fabrica, œuvre monumentale que Vésale avait dédiée à Charles Quint (dont il allait devenir le chirurgien par la suite). Je me rappelle que lorsque mon père m’autorisait à feuilleter ce livre, une dizaine d’années plus tard, j’étais surtout fasciné par les nombreuses gravures qui en illustraient les pages, ces splendides planches anatomiques sur bois dont la subtilité et la force des détails me laissaient sans voix.

Déjà, je ressentais pour la gravure un attrait émerveillé, qui allait marquer toute ma vie. À chacun sa vocation…

Puis, cet homme épris de liberté qu’a toujours été mon père a exploré d’autres chemins de la connaissance : Paracelse, l’alchimie et même une certaine Clé des songes, un livre traitant de l’interprétation des rêves remontant à l’antiquité grecque, dont une traduction venait de paraître à Strasbourg en 1540. La médecine pouvait donc suivre deux voies complémentaires : celle de la mécanique des corps et celle des méandres de l’âme.

Lassus :

Craintes et tremblement m’ont submergé et l’obscurité est tombée sur moi.

Aie pitié de moi, mon Dieu, aie pitié car mon âme a confiance en toi

Roland de Lassus n’a pas manqué d’arpenter à sa manière les chemins tortueux de l’âme humaine. Sans jamais forcer le trait, il a ciselé de prodigieux tableaux avec ses notes et ses rythmes. Miniatures raffinées, estampes enluminées, polyptiques monumentaux : il a exploité tous les formats et son génie a touché à tous les genres, du madrigal à la messe, de la chanson au motet… J’ai toujours admiré comment il était parvenu, en quelques touches harmoniques vertigineuses, à dépeindre le clair-obscur dissonant d’un motet comme Timor et tremor.

Voilà l’homme ambivalent, le génie protéiforme, qu’il me faudra tenter de rallier à notre cause " montoise ". Un compositeur parvenu au sommet de sa gloire et pourtant désenchanté de la vie. Roland de Lassus a-t-il conservé pour sa ville natale un quelconque attachement sentimental ? Bien malin qui le dira, il ne s’en ouvre guère à son entourage.

Il avait à peine douze ans lorsqu’il a quitté Mons en 1544. L’année de ma naissance. Je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer jusqu’à présent, même si ses pas l’ont brièvement ramené dans sa ville natale à différentes reprises. Je dois le convaincre d’y revenir une fois encore. Par sa musique du moins : lui-même n’aurait plus la force d’entreprendre encore un tel voyage. Trop de fatigue l’accable désormais.

J’entends en ce moment résonner à mes oreilles la musique de ce sublime madrigal appartenant au tout premier recueil, publié en 1555 à Venise. Il en avait emprunté les paroles à son cher Pétrarque. Qui s’étonnera que son nom, " Lasso ", y soit dès la première phrase (Hor qui son lasso) le miroir d’une lassitude qui déjà s’était emparée de son cœur ?

Lassus :

Me voilà donc en ce lieu, si las, moi qui voudrais être ailleurs.

Et sur d’anciens désirs de nouvelles larmes répandues montrent à quel point je suis tel que j’ai coutume d’être, et comme à travers mille tourments je suis toujours le même.