Rokia Traoré nous parle de ses racines...et de ses ailes!

Rokia Traoré nous parle de ses racines...et de ses ailes!
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Rokia Traoré nous parle de ses racines...et de ses ailes! - © photo : Mathieu Zazzo

"Beautiful Africa" prolonge avec bonheur l'univers de l'artiste malienne, entre énergie et mélancolie, des nouveaux morceaux qu'elle présentera au festival Esperanzah! le dimanche 4 août.

Elles sont peu nombreuses, les artistes qui nous donnent la chair de poule comme Rokia Traoré ! Une voix et un déhanché unique, une vision moderne et iconoclaste de la musique de ce Mali qui tient le blues chevillé au corps (et au cœur!).

 

Vous imaginez donc le plaisir que nous avons eu à converser avec cette globe-trotteuse infatigable qui parle de son métier mais aussi de la relation intense et complexe qu'elle entretient avec un Mali qui, bien que libéré, n'est pas sorti des tourments.

 

Après le succès international remporté par "Tchamantché" a-t-il été facile de vous remettre au travail ?

 

Rokia Traoré : Je n'ai pas souvent l'envie d'enchaîner deux albums, mais celui-ci est vraiment la suite du précédent. J'y poursuis des choix radicaux comme celui de remettre la guitare au centre de ma démarche. Je ne suis pas griotte, je n'ai pas de formation traditionnelle. Pour les vrais puristes de la musique malienne, je suis quelqu'un de banal. Sur les trois premiers albums, je proposais donc ma propre vision "profane" de la musique malienne. Et puis, ayant le sentiment d'avoir fait le tour, j'ai eu l'impression de commettre un sacrilège en proposant autre chose...

 

Vous sentez-vous comme une "malienne occidentalisée" ?

 

Rokia Traoré : La mélancolie fait partie de moi. J'ai grandi en déménageant énormément, toujours devoir quitter pour aller ailleurs. J'ai d'ailleurs appris le français à Bruxelles qui fut le premier et le dernier poste de mon papa diplomate. J'ai fait des allers-retours avec le Mali. C'est un pays que je connais bien mais, en même temps, je le regarde de l’extérieur. Quel privilège de grandir entre l'Afrique et l'Occident. Même si j'ai perdu la plupart de mes amis. Sauf justement certains au Mali, parce que c'est là-bas que je retournais à chaque fois. Je vis d'ailleurs maintenant à Bamako.

 

Comment ce parcours singulier se traduit-il dans votre musique ?

 

Rokia Traoré : Mon identité est multiple, j'ai beaucoup voyagé. Je fais de la musique contemporaine mais pas occidentale. Elle est bien malienne mais je ne veux pas me répéter. Je veux surtout revenir à la guitare, mon premier amour pour le rock, refaire mes orchestrations autour de la guitare. On m'a dit que c'était trop tard, que cela ne correspondait pas à mon image etc. Mais je l'ai quand même fait !

 

 

Vous vous exprimez en trois langues sur ce disque. Une volonté de ne pas choisir ?

 

Rokia Traoré : Cela dépend de ce que l'on arrive à penser dans une langue ou dans une autre, et donc, ce que l'on peut chanter ou pas. Pour toucher le plus de public en Afrique, pour des rasions de patriotisme profond, chanter en français et en anglais est très important parce que le bambara n'est parlé qu'au Mali et une partie du Burkina. Mon inspiration ne vient pas directement en anglais. Écrire dans cette langue n'est pas mon premier réflexe mais c'est important de se faire comprendre et notamment en Afrique anglophone.

 

Quant au bambara, ce n'est pas une langue écrite. J'écris d'abord en français avant de traduire l'idée en bambara. La plupart du public ne comprend rien dans cette langue. On peut se laisser porter par la musique. On peut faire rêver les gens sans qu'ils comprennent ce que l'on chante. Mais pour les curieux, je propose toutes les traductions sur mon site. J'aimerais projeter des traductions pendant mes concerts. Reste à trouver les moyens...

 

Vous avez travaillé avec une toute nouvelle équipe sur ce disque...

 

Rokia Traoré : Sur "Tchamantché", je n'avais pas choisi les gens qui la composaient, j'ai fait confiance. Ici, j'ai eu le temps de m'investir dans les choix. Et le plus important fut celui de la production avec John Parish, (qui a travaillé entre autres avec PJ Harvey NDLR)  un choix évident : un son minimaliste, direct et efficace. J'aime le fait qu'il soit compositeur. il peut ainsi comprendre mon travail. Je voulais plus qu'un simple ingénieur du son. Je tiens à préserver ce que j'ai composé et arrangé. je voulais être sûre que l'on s'entende bien artistiquement. Je lui ai donc proposé de choisir les musiciens pour la partie rythmique. Ensuite, on a enregistré live à Bristol en une semaine. Au Mali, il y a des studios de bonne qualité mais le matériel manque. On avait prévu d'enregistrer une partie là-bas mais les événements en ont décidé autrement.

 

Avec ce lien particulier qui vous lie au Mali, quel regard portez-vous sur les récents événements politiques et l'intervention française ?

 

Rokia Traoré : Nous sommes sauvés de l'occupation mais les problèmes préexistants ne sont pas résolus ! Les politiques devront reconnaître leurs responsabilités, arrêter de vouloir tirer la couverture à eux en pensant au pouvoir qu'ils veulent garder ou convoiter. Ce qui s'est passé nous a donné un vrai avertissement ! Il faut que la corruption cesse parce que, si la population du Sud du pays s'en est remise aux extrémistes musulmans, c'est parce que les politiques les ont abandonnés !

 

Quels étaient les risques réels à moyen terme ?

 

Rokia Traoré : Il y avait un vrai risque d'une occupation totale du Mali par les deux groupes d'extrémistes. Ceux qui disent que l'on aurait dû négocier avec ces groupes ou que le Mali doit prendre son destin en main ne sont pas conscients de la réalité. Il faut aller sur place pour ce rendre compte de la situation. Les extrémistes ne s'entendaient pas entre eux, ceux du Nord étant beaucoup plus radicaux que ceux du Sud. Alors quoi, on négocie avec qui ? De toute façon, la seule issue possible pour ces groupes, c'était de faire du Mali un pays entièrement islamiste !

 

La relation entre l'Europe (ex) colonisatrice et l'Afrique est complexe, le Mali se cherche mais ce n'est pas quand il y a un incendie qu'il faut chercher des coupables. Nous avons accueilli les bras ouverts l'intervention de la France. Parce qu'on en avait besoin, tout simplement ! Pour mettre fin à neuf mois de guerre et d'angoisse!

 

Entretien : François Colinet

 

En concert: le 4 août au festival Esperanzah! (Floreffe), le 24 octobre au festival des Libertés (Théâtre National, Bruxelles) et le 25 octobre au festival Voix de Femmes (Liège).

Rokia Traoré - "Beautiful Afrika" (Nonesuch / Warner)

Le clip de "Mélancolie"