Pierre de Surgères : drôle de ZED

Pierre de Surgères : drôle de ZED
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Pierre de Surgères : drôle de ZED - © Arnaud Ghys

Pierre De Surgères vient de publier ZED, son deuxième disque, avec la même équipe qu’il y a quatre ans : Teun Verbruggen et Félix Zurstrassen. Creusant dans la même veine, plutôt avant-gardiste, il n’en oublie pas la mélodie ni le groove.

Pierre de Surgères est un pianiste un peu atypique dans le jazz belge actuel. Difficile de le classer dans un courant ou une fratrie, il est un peu entre deux générations. Il faut dire qu’il s’est mis au piano assez tard. Et son cœur a toujours balancé entre mélodies douces et rythmes complexes. J’adore la liberté, mais j’adore aussi l’écriture sophistiquée. Il y a une dizaine d’années, aux stages des Lundis d’Hortense, j’avais cours de composition avec Bo Van der Werf et de piano avec John Taylor. J’avais avoué à ce dernier que je ne savais pas quelle voie prendre, que j’étais attiré par Keith Jarrett et les pianistes lyriques et que, en même temps, j’aimais Steve Coleman, je n’arrivais pas à choisir. Il m’a dit : Pourquoi choisir ? Fais les deux en même temps et puis mélange selon tes sentiments.

Cette ambivalence devrait lui être favorable et pourtant, on le retrouve rarement en sideman d’autres formations. Je ne sais pas pourquoi, car c’est toujours enrichissant de jouer et apprendre la musique des autres, mais peut-être que l’on considère mon style, si j’en ai un, un peu trop particulier, je ne sais pas.

Outre son projet Visite à Gainsbourg et un sporadique travail avec Bo Van der Werf, Pierre de Surgères ne cumule pas non plus les projets personnels. C’est difficile de mener plusieurs projets de front comme ceux-là. Certains y arrivent, moi pas. J’ai besoin de me concentrer sur une chose.

D’abord journaliste à Radio 21 (ex Classic 21), la musique fait partie de sa vie. Il joue un peu de piano, à l’oreille, un peu de guitare, de djembé, mais il se pose des questions : continuer un boulot sympa ou prendre des risques et donner sa "version du beau" ? Après des études de journalisme et de philosophie, il suit alors les cours de Diederik Wissels, Nathalie Loriers et Kris Defoort au conservatoire flamand.

Mes études de philo ont sans doute influencé ma logique et ont nourri ma recherche harmonique. Il cite alors Ludwig Wittgenstein et son Tractatus logico-philosophicus qui raconte le monde en opérations mathématiques. C’est une œuvre d’art en soi, dit-il, l’œil brillant d’excitation. Au conservatoire, je m’étais amusé à classer les accords par formes et par structures. Je pensais, à tort, que cela n’avait jamais été fait. Mais cela m’a fait avancer dans ma musique, il me fallait ça.

Chez lui, tout doit avoir un sens et les titres de ses morceaux ne sont pas donnés au hasard. ZED est inspiré de "Z", qui symbolise l’ensemble des nombres entiers positifs et négatifs. Ce morceau est basé sur trois couches polyrythmiques, les " rendez-vous " sont différents pour chaque musicien. Verbatim est imprégné de la trame rythmique d’un morceau de Messiaen qui s’appelle Le verbe. Le côté boîteux d’une de mes compositions m’a fait penser au film de Tod Browning, alors je l’ai appelée Freaks.

L’album, construit pour tenir l’auditeur en alerte, mélange les compositions douces et plus anguleuses, les breaks et les respirations, comme l’improvisation F/1.8. Je laisse beaucoup de libertés aux musiciens. Ce n’est pas moi qui décide strictement qui fait quoi dans le groupe. Je suis contre la dictature du leader. Felix utilise la basse électrique ou acoustique suivant le morceau, bien sûr, mais aussi suivant sa sensibilité. Teun sort parfois des jouets, invente des sons au moment même. Teun est plus dans l’instant et Felix aime savoir où on va. La combinaison des deux donne le son à ce groupe et ce côté déstabilisant me booste. Il n’y a rien de pire que d’être le "remake de soi-même".

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Edité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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