Marc Melià : Un prophète

Marc Melià
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Marc Melià - © Meri Ekola

Espagnol exilé à Bruxelles, Marc Melià diffuse ses émotions sur un album fabriqué à l’aide d’un seul instrument: le synthétiseur Prophet’08. Véritable tour de force, Music For Prophet est un trip méditatif et robotique tapissé d’effets spéciaux. Comme une fusion entre les bandes-sons de la série Stranger Things et du film Blade Runner, ce disque distille ses mélodies au carrefour des années 1980 et d’un futur incertain. Signé sur le label de Flavien Berger, l’artiste bruxellois s’invite à la lisière de l’ambient et d’une pop délicieusement édulcorée.

Marc Melià dessine des plages synthétiques. C’est dans sa nature. C’est que le garçon a grandi sur l’île de Majorque. Les pieds dans l’eau, les mains sur son piano, il étudie la musique au conservatoire. Une fois majeur et vacciné, il s’envole pour Barcelone où, par la magie d’internet, il se connecte à des musiciens dispersés tout autour de la Sagrada Familia. À commencer par Tanya Frinta, une chanteuse venue d’Autriche avec des envies de soleil dans la voix. Sur sa route, le duo rencontre le batteur italien Giorgio Menossi. La formation transpose sa pluralité dans les chansons de Lonely Drifter Karen. Repéré par le label bruxellois Crammed Discs, le groupe déménage au pays de Manneken-Pis en 2010. À l’époque, je jouais du piano numérique, explique Marc Melià. Mais j’avais l’impression de tricher, de poser les doigts sur un simulateur de sons. En manque de sensations, le musicien cède alors aux plaisirs synthétiques. Il se procure un Prophet’08, clavier réputé pour ses ressources polyphoniques et son signal purement analogique. Avec ce nouveau compagnon, Marc Melià élabore des sons sous son propre nom. Ma seule ambition, c’était de me produire en jouant dans l’instant, sans recourir à des boucles et autres bandes préenregistrées.

Entre 2013 et 2016, Marc Melià structure ses idées et les rassemble sur une première démo : une cassette audio bricolée à la mai- son. Avec passion, mais sans prétention. In- vité à Liège pour assurer la première partie du concert de Flavien Berger au Reflektor, l’artiste bruxellois profite d’une fin de soirée bien arrosée pour glisser sa K7 dans la poche du Français. Ce dernier est enchanté. D’au- tant qu’il vient de lancer son label aux côtés du violoncelliste Gaspar Claus. Avec Les Disques du Festival Permanent, le produc- teur parisien s’est mis en tête de dégoter des monomaniaques : des gens qui composent exclusivement à l’aide d’un seul instrument. Obsédé par les signaux analogiques de son clavier Prophet’08, Marc Melià fait bonne figure. Il possède, en effet, les qualités re- quises pour devenir la première signature officielle du label de Flavien Berger.

Assistance technique

Entièrement conçu sur les touches du synthétiseur analogique, Music For Prophet est plus qu’un disque. C’est une véritable performance : l’aboutissement d’une relation intensive à l’instrument.

Reconnaissant du travail accompli sur son matériel, le fabricant américain du fameux Prophet salue d’ailleurs l’exploit, encourageant ses clients à écouter la musique du Bruxellois. Sans le vouloir, Marc Melià devient ambassadeur de la marque. Via les réseaux sociaux, je reçois souvent des messages de musiciens asiatiques ou argentins qui me demandent des conseils pratiques. C’est assez étrange...

Tout en progressions harmoniques, Music For Prophet diffuse un halo mystique. Derrière sa machine, l’homme connecte ses émotions à des pulsations typiquement robotiques. Entre neuro-technologie, musique répétitive et grand trip cinématographique, les onze morceaux de ce disque gravitent dans l’air du temps. À proximité d’une école emmenée par Kaitlyn Aurelia Smith et d’une hype popularisée par la bande originale de la série Stranger Things, l’esthétique portée par Marc Melià accoste le rétro-futurisme par le son et l’image. Ainsi, sur la pochette de Music For Prophet, une main s’élève vers le ciel, cassette audio au bout des doigts. Je vis et compose au présent, réplique Marc Melià. Cette K7 est un clin d’œil à l’histoire du disque. Elle fait allusion à ma rencontre avec Flavien Berger. Après, il est certain que l’utilisation d’un synthétiseur véhicule des sonorités typiques des années 1980. Pourtant, ma musique n’est absolument pas passéiste. Quand je compose, je suis connecté aux réalités de mon époque. À mes yeux, Music For Prophet est un album contemporain. Peut-être même intemporel.

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