Les Nuits Botanique accueillent les perles arabes de Jawhar: entretien charmant !

Un ravissement, une évidence ! Voilà comment nous pourrions qualifier notre réaction lorsque nous avons découvert l'univers de Jawhar, qui arrive à provoquer une tension tout en douceur avec des sonorités mêlant des épices, blues, folk, indiennes et arabes.

 

Sans comprendre un mot quand il chante en arabe, on a été complètement enveloppé par ses mots d'amour et nous étions donc ravis de prendre le temps d'en discuter avec lui, avant de le découvrir au Botanique dans quelques jours :

 

Dès la première écoute, on a l'impression que vos chansons sont très habitées. Était-ce une volonté consciente ?

 

Jawhar : en effet, il y a une vraie tension, ce ne sont pas des chansons simplement calmes. Mais ce n'est pas évident à faire passer. Je n'aime pas les "entre deux" : les gens qui disent "C'est intéressant mais...". Je préfère qu'on aime ou qu'on déteste. Certains passent à côté de l'intention qu'on y met. Ce n'est pas grave. Cela ne me décourage pas, c'est la loi du métier. Il y a des regards ignorants, d'autres insensibles, on n'est pas tous nés dans des familles qui permettent à cette sensibilité de se développer.

 

Vous venez d'une famille d'artistes ?

 

Jawhar : Mon père était comédien et metteur en scène, ma maman, professeur de littérature arabe et folle de musique, a fréquenté ce milieu aussi mais, pour eux, l'art était un passe-temps, pas une façon de vivre. Quand j'ai voulu me professionnaliser, j'ai été confronté à leurs regards sur le métier. Mais aujourd'hui tout va bien !

 

Vous jonglez entre la musique et le théâtre...

 

Jawhar : Oui, j'ai une formation de comédien. Je partage mon temps entre ces deux modes d'expression. Par exemple, j'ai monté une version tunisienne de l'histoire de Macbeth dans laquelle je joue le rôle titre et j'ai écrit la musique. D'autres aspects de la scène m'intéressent aussi.

 

Ces deux disciplines se nourrissent-elles mutuellement ?

 

Jawhar : Clairement. Par exemple, le théâtre m'aide à donner une trame et un contenu à mes chansons. Pour moi, si elle bien construite, une chanson peut remplacer une scène jouée et faire avancer l'histoire d'une pièce. Mais, du coup, elle doit réellement raconter quelque chose ! Cela rend l'exercice d'écriture plus contraignant. La vraie différence se marque par le rôle. Au théâtre, je disparais derrière le personnage, même si je dois le faire vivre, tandis que dans mes projets de chanteur, c'est mon album, je ne peux pas me cacher.

 

Pourquoi avoir choisi de mélanger l'arabe, l'anglais et le français sur un même disque ?

 

Jawhar : En fait, je me suis interdit pendant longtemps de chanter en arabe. Je pensais que cette langue ne pouvait être chantée que par des voix très académiques, genre au Conservatoire. Donc, je l'ai mise de côté et suis allé vers l'anglais. Mais, il y a quelques temps, un ressort s'est déclenché, je me suis approprié la langue pour faire sonner mes nouvelles compositions.

 

Ces trois langues permettent de refléter mes différentes périodes de vie. Les plus vieux morceaux sont en anglais, sauf un en français et les nouvelles chansons sont en arabe. Sur ce nouveau disque, il y a beaucoup de textes sur la vie intérieure. Je voulais jouer et triturer la tradition arabe me l'approprier, être concret, parler d'amour à ma manière.

 

Vous avez d'ailleurs monté une pièce sur les questions de l'Amour et de la sexualité en Tunisie. Un projet provocateur vu la situation de la liberté d'expression dans ce pays ?

 

Jawhar : Oui, c'est une pièce sur l'amour et le sexe dans le monde arabe. On ne voulait pas être dans la provocation mais bien dans la frontalité. Cette pièce parle de la schizophrénie qui existe dans le monde arabe entre ce qu'on vit dans notre vie privée, y compris sexuelle, et ce que l'on veut bien montrer aux autres. On ne vit pas pleinement notre vie, il y a toujours un côté caché. C'était donc un prétexte pour travailler sur les libertés individuelles. Elle a provoqué un gros phénomène en Tunisie.

 

Les projets de théâtre, on les monte d'abord là-bas avec des équipes tunisiennes. C'est difficile d’être artiste en Tunisie. J'aime rappeler qu’il y a un rappeur en prison, ou qu'un citoyen a été emprisonné pour avoir exprimé son athéisme sur Facebook. La nouvelle constitution va dans le bon sens, mais il reste beaucoup de travail…

 

Entretien : François Colinet

 

En concert le 18 mai dans le cadre des « Nuits Botanique » à Bruxelles, le 23 mai à l’An vert à Liège.

Jawhar - "Qibla Wa Qobla" (Naff Rekordz)

4 images
Jawhar - "Qibla Wa Qobla" © (Naff Rekordz)