L'interview de Moriarty : "On recherche les instants fragiles, incertains"

Epitaph le quatrième album de Moriarty
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De passage au Reflektor de Liège (mercredi) et à Flagey (jeudi), nous avons rencontré le groupe Moriarty qui a évoqué avec nous l'écriture de leur quatrième album "Epitaph".

Nous avons rendez-vous avec Arthur B. Gillette, dit Arthur Moriarty et Rosemary Standley, respectivement guitariste et chanteuse d'une des formations les plus anachroniques (et fière de l'être) en 2015. Moriarty vit en effet en autarcie et a très tôt fui l'urgence et le marketing des labels en créant sa propre structure, Air Rytmo, ce qui permet à ses membres de vaquer chacun à leurs nombreux projets parallèles (elle vient de sortir l'album de musique baroque Love I Obey, lui travaille à la création radiophonique, un autre a fait une expo de dessin, un autre organise des chasses au trésor à travers Paris...) et de se retrouver sans pression pour un nouvel album. Celui-ci se nomme donc Epitaph, est sorti ce lundi 20 mars et est une nouvelle compilation de pépites folk rock. Ils nous en parlent.  

 

- Votre album est composé de chansons dont les premières pistes ont été capturées dans des coulisses de théâtres, dans des greniers ou des sous-sols, bref des lieux remplis de fantômes.   

Arthur et Rosemary : On voulait en effet que l’empreinte des lieux où on était passés s'y retrouve. On essaye toujours de choisir des endroits marquants, qui ont un vécu, une histoire, qui vibrent et qui nous communiquent quelque chose. Tu sens que c’est chargé, mais tu ne sais pas pourquoi, alors que la nouvelle tendance est d'aller vers des lieux très aseptisés, très modernes, censés être au top acoustiquement mais fabriqués pour les artistes électro qui construisent leur musique sur les basses. Je crois que beaucoup de gens aiment cette homogénéité, mais notre musique ne s’acclimate pas du tout à ces environnements-là. Nous, on aime bien les problèmes, les petits défauts acoustiques d’une salle qui nous poussent à rester attentifs, à ne pas nous reposer sur un espèce de confort. On ne joue par exemple jamais 2 fois la même setlist et on teste toujours nos morceaux sur un public qui ne les a jamais entendus avant donc, on aime se mettre en danger en permanence. On recherche les instants fragiles, incertains.

 

- Au niveau des thématiques, vous avez notamment adapté la pièce de théâtre Le Maître et Marguerite de Boulgakov, et, constante dans votre discographie, vous parlez de destins tragiques.

 

Arthur et Rosemary : Ce sont en effet des destins chargés d'histoires incroyables comme Marguerite qui est un personnage absolument surréaliste qui passe un pacte avec le Diable! Milena quant à elle était la traductrice de Kafka et a terminé sa vie dans les camps de concentration. Le titre Long Is the Night raconte enfin l’histoire d’une femme qui avait rêvé qu’elle mourrait dans un incendie et qui mourra effectivement de la sorte. Oui en fait, c'est quand même assez sombre...(rires)

 

- Mais en contrepartie de ces côtés obscurs, il y a aussi des aspects plus électriques et plus dansants que sur les albums précédents ? 

 

Arthur et Rosemary : Il y avait en effet une envie collective d’être plus rock et plus dansants parce que notre premier album a par exemple été enregistré dans une cave, sans aucune conscience d’un public. Et quand on s’est retrouvés dans des festivals ou des grandes salles où les gens venaient vraiment pour faire la fête, notre musique très calme ou intimiste ne tenait pas vraiment la route. Du coup, sur celui-ci, on a pris le parti de composer dès le départ des morceaux plus rythmés et appelant à la danse.

On a également beaucoup tourné avec la chanteuse réunionnaise Christine Salem qui joue du maloya, cette musique très pure sans instrument harmonique mais avec beaucoup de percussions, et on sent vraiment que l’album s’est imprégné de son univers à elle. Notre batteur s’est aussi emparé d’une percussion coréenne  qu’on a dégotée lors d'une de nos tournées et a créé une rythmique en s'inspirant du nyabinghi (ancêtre du reggae). Il a tordu les codes de la batterie traditionnelle pour en faire un patchwork de danse tropicale et européenne.

 

- On constate pour l'instant un revival folk et comme en témoigne le Record Store Day de ce week-end, un retour en force du vinyl, deux choses qui doivent vous ravir, je suppose ?  

 

Arthur et Rosemary : Les modes sont cycliques, c'est bien connu, donc ça nous réjouit forcément que le genre folk revienne en force. Je pense aussi que les gens en ont sans doute un peu marre d’entendre une uniformité avec la musique électronique dans laquelle on a l’impression d’entendre des beats sortis d’une même banque son et qui ont la même texture, le même nombre de bpm. Quant au vinyl, on fait depuis toujours un effort particulier au niveau de l'imagerie, de l’objet global qu'on propose. Que ce soit un CD ou un vinyl, on a envie que l’objet soit beau, que les gens aient envie de le toucher. Mais on peut aussi se le permettre parce qu’on est notre propre label et qu’aucun label n’aurait probablement financé une couverture en toile ou un livret aussi long et aussi rempli.

 

David Salomonowicz