Karim Baggili : Les partitions de l'intuition

Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, l’autodidacte Karim Baggili revient à la guitare, son amour de toujours. Au départ du oud et des Balkans, l’artiste s’est laissé porter par un vent de liberté, un besoin de changement. À la tête de son propre label, émancipé, il publie "Apollo You Sixteen", un cinquième essai qui, d’une certaine manière, retrace son propre itinéraire. Du monde arabe au flamenco, de la musique classique à la pop, Karim Baggili met son coeur de rocker au service d’un album sans concession.

Certains murmurent à l’oreille des chevaux, d’autres mettent leur ouïe au service du beau. Karim Baggili, jeune quarantenaire, a un jour posé les doigts sur les cordes d’une guitare. Histoire de reproduire ce qu’il entendait. Sans formation ni partition, il s’est inventé une technique de pro. À seize ans, je me suis procuré une gratte électrique, raconte le musicien. Puis, j’ai découvert le flamenco, un mode de vie, une philosophie de travail. À partir de là, je me suis exercé au quotidien, en suivant le rythme imposé par un métronome. À vingt ans, je me suis procuré un luth arabe (aussi appelé oud - ndlr) lors d’un voyage en Jordanie. À l’aube du nouveau millénaire, le jeune homme remporte le premier prix de l’Open String Festival, à Osnabrück, en Allemagne. Au printemps 2005, Karim Baggili s’affirme en solo avec Douar, un album sans fausse note. Trois disques plus tard, l’artiste s’est métamorphosé en véritable touche-à-tout. Maestro de la guitare flamenca, virtuose du luth, chanteur occasionnel,

Karim Baggili s’est démultiplié. En trio, quatuor ou en compagnie d’un orchestre de chambre, sa musique rêve le monde au croisement des genres. Aujourd’hui, ses harmonies s’invitent aussi au cinéma. Je compose de plus en plus souvent des bandes-sons. J’ai habillé les images de plusieurs documentaires réalisés par la réalisatrice belge Hanne Phlypo. Et là, je sors d’une collaboration avec Nicolas Liguori, réalisateur français spécialisé dans les films d’animation.

Son nouveau projet s’intitule Le vent dans les roseaux. Il s’agit d’une production " jeune public ". C’est l’histoire d’une petite fille de six ans qui vit dans un pays où le roi a interdit la musique… L’expérience au cinéma me pousse à explorer d’autres sonorités. Pour ce film, par exemple, je me suis mis à la flûte à bec…

Depuis fin 2014, l’artiste planche également sur la suite de l’album "Kali City". Désormais, j’essaie de réduire l’espace-temps qui sépare mes différents enregistrements. Cette fois, je me suis mis en tête de faire un disque sur le thème des Balkans. Mais ça ne s’est pas passé comme prévu... Les compositions ont dérivé au fil des sessions. Au final, les morceaux ne cadraient pas avec ce que j’avais imaginé au point de départ. Mais j’ai suivi mon instinct, continué le chemin. J’ai d’abord écrit cinq titres à l’aide du luth et puis, l’envie de revenir à la guitare s’est fait ressentir. J’éprouve un lien particulier à cet instrument : une relation intense où s’entremêlent des notions comme la passion, la déception, le rêve ou la besogne. Je vois ça comme une histoire d’amour. Ces derniers temps, j’ai un peu délaissé ma guitare. Ça me donnait mauvaise conscience. Je redoutais de perdre tout le bagage technique acquis au cours d’un long et laborieux apprentissage.

Placée au cœur du nouveau Apollo You Sixteen, la guitare s’offre quelques morceaux de bravoure (Apollo Recall) et, avec Exitimuse, un clin d’œil déviant au rock bodybuildé du groupe de Matthew Bellamy. C’est totalement assumé. Je suis complètement fan de Muse, indique Baggili. Les harmonies qu’on entend dans leurs chansons sont très classiques. C’est logique qu’elles me parlent. Aujourd’hui, à part Muse, je ne vois pas d’autres formations capables de combler le vide laissé par des monstres sacrés comme Dire Straits, Queen ou Pink Floyd. Récemment, je suis allé les voir en concert. J’y suis allé avec mes musiciens, le bassiste Youri Nanaï et le batteur Vivian Ladrière. C’est important parce qu’à mes yeux, Exitimuse met en évidence l’amitié que j’éprouve à leur égard. Loin des effets pyrotechniques et du rock de stade, la guitare de Karim Baggili se dandine sur des airs empruntés aux maîtres du flamenco. À l’écoute du nouveau Apollo You Sixteen, on songe ainsi à Gerardo Núñez, Vicente Amigo ou à l’inévitable Paco de Lucía. 

Nouvelle ligne de bus 

Enregistré dans l’énergie de l’instant en compagnie de l’ingé-son Silvano Macaluso, cet album marque une évolution dans la carrière d’un artiste résolument confiant, et enfin libre de ses mouvements. Cette étape discographique marque en effet l’avènement du label Take The Bus, maison de disques aménagée personnellement par Karim Baggili. Créer cette structure, ça correspond au besoin de prendre mon destin en main. C’est la possibilité de me projeter dans le futur, d’avancer à mon rythme, de signer d’autres artistes, de publier des morceaux inédits, des titres qui ne trouveront pas forcément une place sur un album physique. Ce sera l’occasion d’expérimenter, d’oser des choses. Le nom du label ? Dans mes décisions, je ne cherche jamais une symbolique au premier degré. Après coup, je me suis donc demandé pourquoi j’avais fait ce choix. Désormais, ça me semble évident. Ma carrière ressemble à un grand voyage. Take The Bus fait allusion à cette expédition, aux tournées avec les copains, à ces moments partagés sur scène ou à l’arrière d’un tourbus. Huit heures de route avec mes musiciens, ça dure quelques minutes dans ma tête. C’est comme un rêve. Éveillé, qui plus est.

Article extrait du magazine Larsen n° 20

Karim Baggili est en tournée le 03/12/2016 au Centre Culturel de Chênée, le 09/12/2016 De Centrale à Gent, le 22/12/2016 à la Ferme du Biéreau à LLN, le 18/02/2017 au Centre Culturel de Gembloux..

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