Jean-Jacques Goldman : "Les gens ne comprennent pas que nous avons de l'humour"

Le rendez-vous est fixé dans la banlieue parisienne. Je franchis une grande grille, puis roule le long d'un chemin bordé d'arbres. Se dévoile alors devant moi une immense bâtisse au milieu d'un parc. Une dame en tailleur vient m'accueillir : " Je suis la directrice de l'Enfoirie. Bienvenue ! " L'Enfoirie ? Elle me fait rentrer dans le hall principal, où je croise Julien Clerc qui trottine avec un déambulateur en fredonnant " Femmes, je vous aime ".

Dans le grand réfectoire, Jean-Baptiste Maunier, le sympathique garçon du film " Les choristes ", termine l'assiette de purée-céleri de Gérard Jugnot, qui s'est assoupi. Dans le jardin, Muriel Robin ramasse des feuilles et les range dans un herbier. Une main s'agrippe à ma veste. Je me retourne. C'est Grégoire. " Je viens de composer une nouvelle chanson, tu veux l'entendre ? " Je refuse spontanément. Il sourit, et se met à chanter : " La vie, c'est beau. La vie, c'est fort. La vie, c'est comme le vent. Ça souffle beau fort ".

La directrice me fait signe de ne pas y prêter attention, et m'amène dans un petit salon à l'écart. Jean-Jacques Goldman m'y attend. Il me propose une petite tisane à la verveine. " On ne va pas la faire trop longue : dans une demi-heure, j'ai atelier macramé avec Maxime Le Forestier et Pierre Palmade ".

Christophe Bourdon : Parlez-nous un peu de cet endroit.

Jean-Jacques Goldman : C'était à la base une maison de repos qui a dû fermer suite à une terrible tragédie. En 2010, la télé est tombée en panne un dimanche après-midi, pile au moment où Michel Drucker allait lancer une chanson de Calogero. S'en en suivi un suicide collectif dans la résidence.

C'est horrible.

Comme vous dites. Nous avons rouvert ce lieu il y a trois ans et créé l'Enfoirie, un espace où nous venons avec les Enfoirés nous ressourcer entre deux concerts.

Le lieu n'est donc pas occupé tout le temps ?

Si. L'Enfoirie accueille aussi des résidents à l'année comme Lââm, Mc Solaar, Patrick Fiori, Claire Keim ou Corneille. Tous ces artistes qui n'en touchent plus une depuis des plombes, et qu'on ressort à l'occasion de la tournée pour leur donner l'illusion qu'ils ont encore une carrière. C'est ça la philosophie des Restos du Coeur : venir en aide à ceux qui n'ont plus rien. Sans idéologie, discours ou baratin.

Justement. Venons-en à la chanson " Toute la vie ". Beaucoup de monde lui reproche précisément son idéologie, à savoir des adultes qui disent en gros à la jeunesse " T'as qu'à te bouger le derrière au lieu de te plaindre ". Il est où l'esprit de fraternité si cher aux Enfoirés ?

Les gens n'ont pas compris le second degré de la chanson. J'ai voulu me moquer de la vision caricaturale que les adultes ont de la jeunesse, et réciproquement. Mais je me rends compte que l'humour n'est pas du tout passé.

Vous savez pourquoi ?

Oui. C'est Michèle Laroque et Nicolas Canteloup qui m'ont donné la réponse : " Si on avait une image de gens drôles, ça se saurait ". C'est vrai que quand tu vois un Pascal Obispo ou une Jenifer, tu ne les imagines pas un seul instant avoir du recul sur eux-mêmes.

Tout est une question d'image, donc.

Voilà. Cela dit, les gens ne comprennent pas que nous avons de l'humour. Bruel qui se met une casquette sur la tête pour enregistrer un album entier de vieilles chansons comme " La java bleue ", c'est clairement du dixième degré. Non ?

Euh...

En plus, si vous regardez bien le clip de " Toute la vie ", on a mis un enfant parmi la troupe des Enfoirés. C'est un message. Cela veut dire qu'on a gardé une part d'enfance en nous. Et qu'il n'y a pas de réel conflit des générations.

Un enfant parmi les Enfoirés ? Je vous avoue que je ne l'ai pas vu...

Ah bon ? Pourtant on le voit plusieurs fois. Je ne comprends pas. (il ouvre un portable et nous diffuse le clip) Là ! Vous voyez ! Un enfant chante parmi nous ! (il se penche sur l'écran) Ah non, merde, c'est Mimie Mathy. A chaque fois je me plante.

Mais c'est quoi le rapport entre une chanson qui parle du conflit des générations et les Restos du Coeur, qui viennent en aide aux plus démunis ?

Aucun. Sauf un : cette chanson, c'est de la soupe. Et avec de la soupe, on nourrit ceux qui ont faim.

Vous ne pensez pas que ce qui chipote les gens, c'est que cette chanson franchement médiocre soit écrite par vous, qui avez composé tellement de beaux morceaux par le passé ?

Si vous avez écouté " Chansons pour les pieds ", mon dernier album studio qui date de 2001, vous savez que la moitié des chansons était déjà à jeter. Et après ça, j'ai écrit des morceaux pour Liane Foly, Emile et Images, Garou, Patrick Fiori, Christophe Maé ou encore Lorie. Bref, je reste totalement cohérent dans mon évolution musicale. J'ai eu ma période " Chanson pour les pieds ", eh bien avec " Toute la vie " je poursuis ma période " Chansons écrites avec des moufles ".

Vous pensez être toujours en phase avec la jeunesse actuelle ?

Mais bien entendu ! Je ne suis pas un vieux ringard ! Vous voulez que je vous dise le vrai problème ? C'est que les jeunes d'aujourd'hui, ils passent leur temps sur Internet à fumer des joints au lieu de chercher du travail. Vous savez ce qui leur faudrait ? Une bonne guerre ! Oh... Le ciel se couvre. Je sens qu'il va pleuvoir. On n'a vraiment plus de saisons, ma pauvre dame. Et sinon, la petite santé, ça va ?

On fait aller... Vous avez une idée pour arrêter la polémique?

Ben j'ai envoyé une lettre d'explication mais personne n'y a rien compris non plus, donc je crois que je vais arrêter d'écrire pour de bon. Là, je me dis que je vais faire appel à la Famille Bélier pour qu'ils miment des excuses publiques.

Je suis pas sûr que ça va marcher.

Je sais. Mais ne vous inquiétez pas : la soirée des Enfoirés passe bientôt sur TF1. On y fait une reprise de " Sur ma route " du rappeur Black M, qu'on a mélangée au " Chants des déportés ", qui a été composée en 1933 dans le camp de concentration de Börgermoor par trois prisonniers politiques allemands. Quand les gens verront ça, la polémique de " Toute ma vie ", à côté, ce sera du pipi de chat.

Vous plaisantez ?

Pas du tout. Mélanger les paroles de " Sur ma route " qui disent " Sur ma route, oui. Il y a eu du move, oui. De l'aventure dans l'movie, oui. Une vie de roots " avec celles du " Chant des déportés " qui disent " Ô Terre de détresse. Où nous devons sans cesse piocher ", c'est un peu comme si tu demandais à Marc Levy d'écrire un paragraphe de " Madame Bovary " de Flaubert.

Non, allez, vous plaisantez ?

Et je ne vous ai pas encore dit le meilleur : pour " Le chant des déportés ", on s'est déguisés en prisonniers. Niveau mauvais goût, je pense que là, on touche au chef d’œuvre.

Mais... Mais pourquoi vous faites ça ?

Parce que c'est ça les Enfoirés ! Un grand spectacle où on peut faire tout et n'importe quoi. Et surtout n'importe quoi. En même temps, je ne comprends pas ce qu'on nous reproche. Ce n'est quand même pas un scoop qu'on reprend des chansons pourries en mettant des tenues ridicules. Si Liane Foly ou Matt Pokora avaient le talent et la sensibilité artistique d'un Alain Bashung ou d'une Christine and the Queens, ils ne feraient pas partie de la troupe.

Autrement dit, vous ne cherchez pas à faire de la qualité.

Exactement ! Les Enfoirés sont à la chanson française ce que les sachets de Royco Minute Soup sont à la gastronomie.

On dirait presque que vous cherchez les critiques.

Ah non, pas du tout. D'ailleurs, on a trouvé LA solution pour mettre un terme définitif à toute polémique.

Laquelle ?

On va changer le nom de notre groupe. On en a trouvé un qui correspond mieux à nos aspirations créatives et à nos choix musicaux.

Ah. Et vous allez vous appeler comment ?

Les Foireux.

 

Christophe Bourdon

 

(ndr : il va sans dire que les propos placés dans la bouche de J-J.Goldman sortent tout droit de l'imagination fertile de notre chroniqueur)