Éric Legnini : le retour de Beatman

Éric Legnini
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Éric Legnini - © Philip Ducap Fine Art Photograph

Waxx Up est peut-être le disque le plus produit d’Éric Legnini, le plus soul, le plus R&B et, sans doute aussi, le plus éloigné du jazz auquel il nous avait habitués. Pourtant, de Miss SoulSing Twice, on sentait le bateau dériver peu à peu. Avec l’album qu’il vient de sortir avec Franck Agulhon à la batterie, Daniel Roméo à la basse électrique, une poignée de soufflants et une pléiade de chanteurs et chanteuses, le pianiste belge a décidé de larguer plus franchement les amarres.

À la fin d’une journée promo marathon, c’est devant une vraie pizza italienne que l’on retrouve l’infatigable Éric Legnini, sourire aux lèvres, baskets rouges aux pieds, survêt’ streetwear sur le dos pour parler de cet album qui lui ressemble tant. Je voulais faire un disque à partir de la musique que j’écoute tous les jours, c’est-à-dire de la soul et surtout du hip-hop. On a toujours un peu senti cette influence dans mon écriture mais jamais au premier degré. Ici, je voulais l’affirmer plus franchement.

C’est vrai que lorsqu’il est parti à New York, alors qu’il n’avait que 18 ans, il avait dans les oreilles du rap, du hip-hop, Miles et Coltrane. Et, inconsciemment, il se demandait déjà comment faire cohabiter ces amours impossibles. Dix ans plus tard, Miles lui donnait quelques clés avec Doo-Bop.

Je pouvais très bien être en studio avec Diam’s la journée et me retrouver dans des clubs de jazz le soir.

Depuis, ce n’est pas un secret, ce rêve lui trottait dans la tête. Mais le jazz lui colle à la peau. Un pianiste aussi doué que lui se fait vite remarquer et embarquer pour la France. Je jouais au Sounds à Bruxelles avec Stefano Di Battista et Flavio Boltro. Ils m’ont proposé de les rejoindre à Paris pour monter un groupe et j’ai dit oui sans presque réfléchir. Là-bas, tout s’enchaîne assez vite. Il a la chance de tomber sur les bonnes personnes au bon moment. Ce sont des rencontres, rarement des calculs, assure-t-il. Le batteur André Ceccareli l’emmène aux célèbres Studios Ferber. Il y fait de nombreuses séances avec les plus célèbres chanteurs français. Un jour, Claude Nougaro est venu vers moi et m’a demandé de réaliser ce qui sera son dernier album. Il voulait que ce soit jazz, mais que cela sonne plus urbain aussi. C’était un honneur et un challenge. Et c’est grâce à cet album qu’on m’a découvert en tant que producteur et arrangeur. Aux Studios Ferber, Legnini a sa petite pièce à lui où il "fait" des sons. Curieusement, des chanteurs de hip-hop lui demandent de les produire. Il devient alors Mister Moogoo, beatmaker. Je me suis vu travailler avec Soprano à ses débuts, avec Youssoupha, Sinik ou Kayna Samet, qui reste une référence pour les plus jeunes encore actuellement. Je pouvais très bien être en studio avec Diam’s la journée et me retrouver dans des clubs de jazz le soir. Je travaillais dans deux mondes assez différents, mais j’aimais ça.

 

Leader again

Il joue avec la crème des jazzmen, coiffe plusieurs casquettes — producteur, arrangeur, sideman — et sort finalement en 2006 le premier disque d’une série qui définira un peu plus sa ligne musicale. Miss Soul, Big Boogaloo et Trippin’ préparent le terrain à une autre de ses obsessions : la voix. Il invite alors Krystle Warren sur The Vox, puis Hugh Coltman et Mamani Keita sur Sing Twice. Ce n’est qu’un début. Honnêtement j’essaie d’aller là où je veux aller. Mais parfois, je l’avoue, j’ai des craintes et j’ai peur de sortir du cercle dans lequel je me suis inscrit.

Alors qu’il se met en mode écriture, Ibrahim Maalouf vient le chercher pour travailler sur son album Red & Black Light où il retrouve de vieux amis belges, François Delporte et Stéphane Galland.

J’avais rencontré Ibrahim, il y a plus de douze ans lors d’un festival Gnawa au Maroc. On a jammé ensemble là-bas. On s’est revu bien plus tard, on a sympathisé. Il m’avait envoyé un chouette message après un concert que j’avais donné sur TSF et avait déjà proposé de faire quelque chose ensemble. Et voilà notre claviériste parti pour une longue et épuisante tournée à travers le monde avec Ibrahim Maalouf. C’était assez fou. On faisait la tournée des Zénith et, en même temps, je bossais sur mon album. C’est un peu le trompettiste franco-libanais qui le pousse à aller au bout de ses idées, à intégrer plus franchement l’autre musique qui le fait vibrer : le hip-hop. Le déclic a aussi été provoqué par les albums de Kendrick Lamar et de Anderson Paak. Il n’y a pas que des rythmes programmés chez eux, c’est plus joué. Et puis, il y a une grande incursion dans le jazz et surtout la soul. J’avais envie d’aller là-dedans. Partir du hip-hop et intégrer de la soul et du jazz plutôt que l’inverse. Utiliser cette énergie musicale-là.

 

Waxx Up

Dans son studio à Paris il peaufine ses maquettes, demande à Hugh Coltman d’écrire les paroles, refile une pile de disques à Franck Agulhon pour qu’il s’imprègne de l’esprit. Il demande à Daniel Roméo d’y ajouter sa patte. Chaque séance de travail commençait par l’écoute d’un vinyle de ma collection. Cela pouvait aller de la soul la plus connue à de la musique très "niche". Mon inspiration vient de ma culture discographique. Le but n’était pas de sampler comme dans le rap, ni de m’inspirer harmoniquement des morceaux, mais plutôt de trouver une couleur, un esprit ou une énergie. Parfois un simple bridge m’inspirait.

Il envoie à des chanteurs des maquettes très abouties avec la voix de Hugh Coltman dessus. Ce qui en déstabilise plus d’un. Mais la sélection se fait. Naturellement. Charles X, ce n’était pas gagné d’avance car il avait cartonné en France, mais il a aimé l’univers. Nightbird est parti chez quatre ou cinq chanteurs et on a gardé la version avec Mathieu Boogaerts. J’ai contacté Michelle Willis que j’avais rencontrée à la première partie de Snarky Puppy à la Cigale. Elle a accepté et a même écrit deux morceaux pour l’album. Daniel m’a fait rencontrer Anaëlle Potdevin, qui a un grain de voix formidable.

On y retrouve encore Nathalie Williams sur le très beau Living Tomorrow et bien entendu Hugh Coltman. Et puis, il y a aussi Yael Naim ! Cela s’est fait en dernière minute. J’ai envoyé l’album à David Donatien et Yael, qui sont des amis de longue date. Yael a proposé d’écrire un morceau. J’ai demandé à Franck d’improviser sur un tempo et quelques phrases de piano que j’avais préparées. C’est devenu l’ossature de Despair. On a ensuite monté la chanson, on s’est mis d’accord sur une mélodie et elle a écrit les paroles. C’est le seul morceau qui s’est vraiment construit en duo, avec plein d’allers retours. C’est devenu le single et on en a même profité pour en faire un clip en animation.

 

Éric Legnini parlerait encore des heures de ce projet, mais son train pour Paris l’attend. La machine est lancée. Place au groove. Place à la scène et aux tournées en France (Marcillac, entre autres) et en Belgique (Liège et Dinant pour commencer, d’autres dates suivront).

Oui, The Beatman est de retour.

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Edité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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