Entretien avec Lynda Lemay, chansonnière et sociologue

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Lynda Lemay est une vraie chansonnière. Bien plus que sa musique, jolie mais parfois mièvre, ce sont ses mots qui touchent profondément. Oscillant sans cesse entre douleur et légèreté, elle arrive à traduire en texte les sentiments les plus indicibles et accompagne ainsi les joies et les peines de milliers de fans, qui le lui rendent bien !

Rencontre tout sourire avant son dernier concert bruxellois :

François Colinet: Vous sortez votre premier « Best of », comment avez-vous fait pour sélectionner les morceaux qui le composent ?

Lynda Lemay:  Officiellement ce « best of » vient célébrer mes 20 ans de carrière même si, en réalité, on est déjà à 21. C'est un exercice difficile, il y a toujours plein de chansons qu'on aime vraiment et qu'on veux absolument mettre sur la compilation. C'est la même chose pour le choix des chansons qu'on met dans un spectacle. Depuis le début, j'ai dû écrire plus de 200 chansons, donc vous voyez, il y a de la matière. Je sais déjà qu'il y aura un deuxième volet avec des chansons peut-être moins connues ou plus « délicates » comme Anne ou Les deux hommes que j'aime beaucoup. Ici, on a voulu mettre celles qui ont été importantes dans mon parcours et celles que l'on pense que le public apprécie le plus. Sur le CD bonus, il y aussi quelques inédits.

Justement, vous avez, depuis toujours, pris l'habitude de chanter à chaque tournée de nombreux morceaux inédits. Autrefois c'était la coutume de tester les nouvelles chansons sur le public avant de les enregistrer mais cela ne se fait quasiment plus. Pourquoi tenez-vous autant à cette démarche ?

Lynda Lemay:  D'abord, pour éviter de tomber dans la routine ! Même si le public attend mes chansons les plus populaires, je ne peux pas imaginer de chanter tous les soirs uniquement des chansons que certains ont déjà entendus 100 fois. J'aime l'idée d'apporter de la nouveauté, de surprendre. Cela permet de créer une attente pour le prochain disque sur lequel ils risquent de retrouver l'un ou l'autre inédit du spectacle. Mais je n'enregistre pas forcément toutes les chansons testées sur scène. Et puis, il y a toujours des adaptations à faire entre les spectacles au Québec et en Europe. Même si on se comprend très bien, cela permet de sentir les réactions spécifiques à chaque public. Ceux qui viennent d'une tournée à l'autre le savent et attendent, je pense, ces inédits avec curiosité.

Vous vous distinguez par votre capacité à passer sans transitions d'un texte grave et émouvant à des morceaux beaucoup plus légers et humouristiques. Vous jonglez avec les émotions de vos spectateurs. Un équilibre compliqué à construire ?

Lynda Lemay: Ce principe s'est imposé à moi très tôt. Après mes premiers spectacles, en fait. J'avais pris le parti de commencer mon set par des morceaux drôles pour attirer la sympathie du public mais les thématiques du reste du spectacle étant beaucoup plus « sérieuses », les gens se sentaient floués par rapport à ce qu'ils avaient apprécié en début de spectacle. C'était une grossière erreur de débutant. J'ai donc vite appris à mieux distiller mes différentes humeurs sur la longueur d'un tour de chant.

Vos chansons pourraient faire l'objet d'un doctorat en sociologie, tellement vous semblez capable de scanner les petits et les grands tracas de vos contemporains. Avec vos textes, vous permettez à des millions de gens de mettre des mots sur des douleurs inexprimables parce que si lourdes à porter...

Lynda Lemay: Je tiens toujours à terminer mes concerts par un moment de signatures avec des fans et beaucoup de choses se disent à ce moment-là. C'est une évidence pour moi de continuer la soirée en échangeant avec ces personnes qui me donnent tant d'amour à chaque fois. Je commence d'ailleurs cette nouvelle tournée par une chanson qui parle de ça. Je n'ai évidemment pas vécu la plupart des situations que je décris dans mes chansons mais je n'ai aucune difficulté à me mettre dans la peau des autres et à parler en « Je ». Je suis une éponge, c'est comme ça depuis le début. Je sais que cela fait du bien aux gens, je reçois beaucoup de témoignages directs ou de lettres très touchantes. C'est évidemment formidable si une de mes chansons peut réconforter quelqu'un dans un moment difficile.

La chanson est un beau moyen pour évoquer les événements innommables de la vie de tous les jours. Je vois bien que mes chansons sur la vieillesse, le handicap ou les abus sexuels, par exemple, sont particulièrement appréciées parce qu'elles touchent des sujets difficilement abordables, hélas, dans notre société. L'exemple le plus récent, c'est la chanson Pas de mot qui parle de l'incroyable douleur de la perte d'un enfant pour laquelle aucun mot n'existe.

Vous avez notamment écrit deux chansons particulièrement sensibles et justes sur le handicap. Avez-vous un lien particulier avec cette problématique ?

Lynda Lemay: Non, j'ai la grande chance d'avoir deux enfants en parfaite santé. Mais je suis particulièrement sensible à ces vies hors du commun. Ceux que l'on met au monde évoque le handicap mental à travers les yeux d'une mère qui voit s'envoler tous les rêves d'autonomie qu'elle avait échafaudés naturellement pour son enfant avant de lui donner la vie.

C'est une fan qui est venue me trouver pour me dire : « Tu sais ta chanson « la marmaille » est un peu idyllique, ma marmaille à moi je devrai m'en occuper toute ma vie parce que mon fils restera toujours un grand enfant ! » Cette conversation m'a profondément bouleversée. Je n'avais pas encore d'enfant et je gardais en tête que ma mère nous répétait qu'un jour, on devrait voler de nos propres ailes, faire nos propres choix. Pour cet enfant et ces parents-là ce ne serait jamais le cas. J'ai été très surprise par l'impact de cette chanson sur le public. Je ne compte plus les lettres reçues. Plus globalement, je sais maintenant que des dizaines de personnes dans la salle vivent ou ont vécus les thèmes que j'aborde dans mes chansons. Cette complicité anonyme est merveilleuse !

Entretien François Colinet

Lynda Lemay « Best of » (2 CD) (Warner)