Entretien avec Grand Corps Malade, un homme qui donne de la force!

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Troisième album déjà pour Fabien « Grand Corps Malade ». Un album dont les couleurs musicales évoluent et qu'il est venu présenter à Bruxelles avant Namur et Liège. Le public répond toujours aussi présent pour venir applaudir un artiste qui, par son parcours, incarne mieux que quiconque les aléas et les incertitudes de l'existence.



Un concert plein de rimes, de bons mots, d'émotions et de bonnes vibrations malgré un creux au milieu. Fabien nous parle d'amour mais aussi du monde comme il tourne en s'engageant sans avoir l'air d'y toucher. La rencontre et la préoccupation de l'autre sont simplement au cœur de sa démarche.

Le handicap fait partie de ces choses dont il veut parler sans en faire un drame. Cet accident qui a bouleversé sa vie était évidemment présent en filigrane de l'entretien qu'il nous a accordé. Le genre de discussion qui pourrait durer des heures..!

L'interview

Cet album 3e temps te permet d'élargir encore l'écrin musical offert à tes textes, notamment avec une présence plus prononcée de l'accordéon...

Grand Corps Malade: L'accordéon on l'avait déjà utilisé sur « j'écris a l'oral » et « 4 saisons » dans l'album précédent. C'est un son que j'apprécie beaucoup, qui colle bien pour certaines ambiances.

Au départ, je ne suis pas du tout musicien ni compositeur. J'apprends la musique à force de côtoyer des musiciens, d'arranger des morceaux pour les albums et la scène et franchement j'y prends goût. Pour ce nouvel album j'ai eu la chance d'être très bien entouré, notamment par Dominique Blanc-Francart qui la réalise. Et puis, surtout, on l'a enregistré tous en même temps dans les conditions du direct. Cela fait ressortir la cohésion du groupe et on ne pourra jamais rejouer ces morceaux exactement de la même façon.

Tu t'offres donc encore un peu plus de liberté par rapport aux règles du slam même si cette énergie reste primordiale...

Je dis depuis longtemps que sur mes disques je ne fais pas de slam puisque le véritable slam c'est de la déclamation de texte devant un public. C'est le partage de la scène mais uniquement A Capella, sans aucun apport rythmique ou musical. C'est une performance devant un public. Je viens de là. Je me revendiquerai toujours slameur mais mes albums, ce sont des textes de slam mis en musique. On peut d'ailleurs associer le slam à d'autres arts comme le théâtre ou la danse par exemple.

Après l'accident, (de plongeon qui à détruit une partie de sa colonne vertébrale en 1997 NDLR) j'ai dû faire le deuil de mon ancienne vie de sportif. Plus possible de jouer au basket. Le slam est arrivé 6 ans après, en 2003, et m'a permis de retrouver une passion, ce truc qui fait que tu as envie de te lever le matin, qui te redonner l'adrénaline nécessaire a tout projet.

Sans en faire toute une histoire, tu n'a jamais été gêné de parler de ton handicap. Tu soutiens d'ailleurs une association belge qui lutte pour l'accès aux loisirs et à la culture pour les personnes handicapées. Un combat nécessaire?

Mon ami Samir fait un travail remarquable avec l'association « 6e sens » (titre d'un magnifique texte sur le handicap présent sur le 1er album NDLR). Comme je le dis dans ce texte, le monde du handicap est un monde parallèle fait de milliers d'histoires de gens ultra courageux. Pour y entrer et en découvrir la richesse, on se sera jamais assez sensibilisé. Le handicap n'est pas une honte Le soutien à « 6e sens » est donc essentiel pour moi. Plus globalement, je suis un véritable optimiste, c'est comme ça, je vais pas le cacher mais je suis aussi très conscient des réalités parfois difficiles auxquelles la vie nous confronte Pour le handicap comme pour d'autres sujets graves, il faut oser en parler.

Avec le recul, comment décrirais-tu la façon dont tu as intégrer la fatalité de l'accident et de ses conséquences?

Accepter l'accident c'était pour moi un peu comme une rupture amoureuse. Quand on te quitte, le lendemain c'est le plus dur parce que tu viens de te prendre ça sur la tête. Et en même temps, comme c'est tout frais, tu te dis qu'elle va peut-être revenir. Et sur le moment ça t'aide d'espérer son retour. Et puis, à mesure que le temps avance, tu commences à digérer cette rupture mais tu commences aussi à comprendre qu'elle ne reviendra pas. Au départ il y a ces deux pensées contradictoires qui se bousculent. Comprendre la gravité de ce qui m'arrive et en même temps être persuadé que je vais repartir de l'hôpital en courant. Le temps que tu réfléchisses à tout ça, la vie avance et, mine de rien, tu as déjà commencé ton deuil. La tristesse et la sagesse se croisent et te permettent de résister dans les moments les plus difficiles.

Ne plus pouvoir jouer au foot c'est un des premiers trucs auxquels j'ai pensé. Je ne partagerai pas ces moments de complicité-la avec mon fils comme je me souviens de l'avoir fait avec mon père. J'en partagerai d'autres évidemment. Mais si j'en parle dans ce disque c'est sans doute un signe que cela me touche profondément.

Voir quelqu'un arriver sur scène en béquilles restera toujours bouleversant, hors norme. Il y a souvent beaucoup de personnes handicapées à tes concerts. Sans être leur porte parole, comment envisages-tu cette relation particulière qui relie toutes ces personnes à ton vécu?

Au départ honnêtement on ne mesure pas trop les répercussions que notre art peut avoir sur les gens. On n'y pense pas vraiment. Mais en 5 ans de scène j'ai reçu tellement de témoignages bouleversants, de gens, handicapés ou non d'ailleurs, qui vous remercient pour la façon dont vos textes ou votre musique résonnent en eux. Du bien que ça leur fait, du courage que ça leur apporte. C'est évidemment devenu un moteur essentiel pour moi. Mais il faut pouvoir aussi s'en protéger. Parce que ce que me raconte les gens est souvent extrêmement émouvant. Et puis pour ne pas se sentir accablé par le poids de cette nouvelle responsabilité. Mais je suis évidemment heureux de créer des moments qui donnent de la force!

Tu proclames sans ambiguïté que ta vrai place est sur scène, on te voit assez peu dans les médias mais tu es pourtant distribué depuis le début par Universal. Situation contradictoire ou pas?

J'ai un producteur indépendant. C'est une grande chance parce que cela me garantit une liberté artistique totale. Mais je suis complètement dans le système. Je l'assume totalement. Je suis distribué par Universal qui est une grosse machine. J'assume le coté promo, les invitations en télé etc. Ceci dit, je pense que c'est important de se remettre en cause. Je ne sais pas si c'est ma place. Je préfère être sur scène et je n'hésite pas à le dire. Si la promo me permets de faire de la scène, de rencontrer les gens et de créer des chouettes moments, allons-y. Ce n'est pas un calvaire de faire de la promo. C'est agréable de parler de ses projets. C'est un privilège. Mais il y a plein d'endroits médiatiques on ne me verra pas. C'est une question de choix et d'éthique personnelle.

Entretien: François Colinet

Grand Corps Malade «3e temps » (AZ / Universal)

Grand Corps Malade sera en concert le samedi 23 juillet aux Francofolies de Spa, dans le village Francofou


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