Dans les coulisses des Victoires de la Musique

Christophe Bourdon et les Victoires de la Musique
Christophe Bourdon et les Victoires de la Musique - © RTBF

Les Victoires de la Musique fêtaient cette année leurs 30 ans. En coulisses, un homme œuvre au succès de cette cérémonie depuis le tout début. Victor Tohard, alias Vic, est le directeur artistique des Victoires de la Musique. Il a accepté pour la première fois de nous livrer ses impressions sur ce rendez-vous annuel des plus grands artistes de la chanson française.

Vic Tohard, vous êtes le directeur artistique des Victoires de la Musique. En quoi consiste votre travail ?

Je suis en charge de la cohérence musicale de la soirée. Je choisis notamment l'ordre de passage des artistes, afin d'essayer de donner à l'ensemble de la cérémonie une tonalité, une ambiance. Pour chaque édition, je me fixe un maître-mot, comme un phare dans ce long voyage sur les mers de la chanson. L'an dernier, le maître-mot était " ambidextre ".

Pourquoi ?

Parce que la plupart des musiciens présents cette année-là étaient droitiers mais jouaient comme des gauchers.

Et quel était le maître-mot de cette année ?

Comme les Victoires fêtaient leurs 30 ans, il fallait un thème fort, porteur et rassembleur. J'ai choisi le mot " fausseté ".

Ah bon ?

Oui, il s'est très vite imposé à moi lors des répétitions. J'ai rarement entendu autant d'artistes chanter aussi faux. On parle souvent de la crise du disque mais pas assez de la crise vocale des chanteurs.

A ce point ?

Écoutez, ce n'est pas compliqué : dès que j'ai entendu Laurent Voulzy et Alain Souchon faire leurs balances, mes oreilles se sont mises à siffler. En sortant de scène, Alain m'a demandé mon avis. Je lui ai dit " Au lieu de chanter ''Derrière nos voix'', vous devriez peut-être dire '''On n'a plus de voix''. Ça serait plus cohérent ".

Vous n'exagérez pas un peu ?

J'ai un petit chien, Octave, qui me suit partout depuis des années. Dès que Voulzy a ouvert la bouche, il s'est mis à hurler à la mort. Il a ensuite tourné sur lui-même comme un fou, avant d'essayer de se défenestrer. Il a fini par pisser sur la jambe de Souchon, avant de le mordre.

Et Souchon l'a pris comment ?

Avec philosophie. Alain Souchon prend tout avec philosophie. Face au buffet de la cantine, il a dit " Ce n'est pas ce qu'on mange qui importe, c'est ce que nos estomacs en font ". Tout le monde l'a applaudi.

Ça veut dire quoi ?

Je n'en sais fichtre rien. C'est pour ça que tout le monde a applaudi.

Il n'y a pas eu tant de fausses notes que ça, quand même ?

Si vous posez la question, c'est que vous n'avez pas regardé la cérémonie. Un des points d'orgue reste quand même la prestation de Jean-Louis Aubert. Bon, notez, lui, ça fait des années qu'il chante comme une grand-mère sous anesthésie. Il m'a même raconté une petite anecdote amusante. Juste avant les Victoires, il a passé le casting de " The Voice " sur TF1, histoire de piéger ses amis Zazie et Florent Pagny. Eh bien, dès qu'il s'est mis à chanter, les quatre coachs ont appuyé sur un petit buzzer rouge situé sur le côté du fauteuil, et les quatre sièges sont sortis de la salle à toute vitesse. Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu les sièges et les coachs sur le périph', en train de fuir vers le sud.

Maintenant que vous le dites, c'était un peu bizarre cette prestation de Jean-Louis Aubert.

Ne m'en parlez pas. Il a fait un album où il reprend des textes de poèmes écrits par Michel Houellebecq. C'est la première fois que j'entends des fausses notes dans l'écriture d'un texte.  Dès qu'Aubert a ouvert la bouche, je me suis mis à rêver d'un autre monde.

Enfin bon, en même temps, Aubert, Voulzy et Souchon n'ont plus rien à prouver.

Ça, je vous le confirme. Cela dit, je ne sais pas si vous avez entendu la prestation de Black M dans " Sur ma route ". Niveau fausses notes, il se pose en challenger de taille. On avait l'impression qu'il découvrait la chanson. En coulisses, il m'a avoué qu'il se rendait compte au fur et à mesure de l'indigence de ses paroles. D'où son embarras.

La prestation de Christine and the Queens fut quand même un point fort de la soirée, non ?

C'est vrai. Elle a un univers visuel et musical très fort. C'est notre chouchou aux Victoires de la Musique. En coulisses, pour fêter sa récompense de meilleure interprète féminine, elle nous a improvisé une petite chorégraphie saccadée dont elle a le secret. Bon, au bout de trois minutes, on s'est rendus compte qu'elle était en réalité en train de nous faire une crise d'épilepsie, mais cela restera quand même pour nous un grand moment.

 

Raphael a aussi fait beaucoup parler de lui en apparaissant avec des hématomes autour de la bouche.

Et il a aussi repris du Bashung. On aurait dit Dany Brillant qui chante du Sinatra. Les hématomes, c'était un coup de pub pour la promo de son nouveau disque. Vous savez, quand on n'a pas de voix, on essaie de compenser par du visuel. On appelle ça dans le métier " Faire sa Madonna ". Je peux déjà vous dire que l'an prochain, Jenifer viendra sur scène avec une jambe de bois et Grégoire simulera un arrêt cardiaque. Ça va le faire grave.

Un petit mot sur l'avenir des Victoires de la Musique. La relève est assurée pour vous ?

Ah, elle est là et bien là. Si vous avez entendu la prestation de François and the Atlas Mountains, vous n'avez plus aucun doute : la filiation avec la justesse d'un Voulzy ou d'un Aubert est évidente.

Et vous avez vu Cascadeur ? Un gars qui fait de la musique électro avec un casque sur la tête, on n'avait jamais vu ça jusqu'à présent.

D'ailleurs, j'ai un scoop pour vous. J'ai découvert ce matin le nouveau génie de la musique électro. Vous verrez, dans six mois, la planète entière ne parlera plus que de lui.

Il s'appelle comment ?

Coton-tige. C'est un type qui fait de la musique avec des cotons-tiges dans ses oreilles. C'est assez génial, car comme ça, il ne s'entend pas jouer. Franchement, moi, quand je vois ça, je me dis que la chanson française a encore de beaux jours devant elle.

Vous n'avez encore rien dit sur la prestation de Stromae?

Oui, et c'était volontaire. Pour moi, Stromae a été LA déception majeure de cette 30ème édition. Alors que l'ensemble des artistes s'évertuent à nous offrir des prestations médiocres, approximatives, visuellement consternantes, lui, il débarque, et il nous prouve une fois de plus ce qu'est un vrai artiste. Je trouve qu'il aurait pu faire un effort pour s'abaisser au niveau général de la cérémonie, au lieu d'humilier tout le monde en trois secondes. Et en plus, il est Belge, ce con...

Vic Tohard, votre conclusion sur ces 30èmes Victoires?

Cette année, j'ai enfin compris quelque chose. La chanson française, c'est comme le cinéma français : plus c'est mal foutu, mal interprété et incompréhensible, plus les gens crient au génie, de peur de passer pour des cons. Et je peux vous dire que pour cette 30ème édition, on a eu de quoi pousser des cris...

 

 

Christophe Bourdon