Beatmatching, la chronique électronique #4 : The Black Madonna

The Black Madonna
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The Black Madonna - © The Black Madonna / Facebook

Figure de proue de la techno actuelle, The Black Madonna porte si bien son nom : sa prestance et sa faculté à enflammer le dance floor relèvent presque d’un pouvoir divin.

Cette année a décidément été marquée par une large présence féminine derrière les platines… Et il était temps ! Trop longtemps considéré comme un milieu masculin, le monde de l’électro semble enfin ouvert à célébrer les femmes DJ.

Pendant l’été, Charlotte de Witte a enflammé la scène de Dour ; Nina Kraviz est apparue en grande pompe aux Eurockéennes de Belfort et Amelie Lens — dont on vous parlait dans le précédent volet de nos chroniques électroniques — s’apprête à faire monter la température au Pukkelpop. Toutes sont des icônes, mais s’il fallait choisir une sainte patronne, une DJ dominante, ce serait résolument The Black Madonna !

Le chemin de croix

Reconnaissable parmi mille avec ses cheveux courts peroxydés, ses bras tatoués et ses lèvres soulignées par un rouge écarlate, Maera Stamper est aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années. Maintenant adulée par de nombreux fidèles, son chemin a pourtant été semé d’embuches.

Née à Lexington, une ville rurale du Kentucky (USA), Marea passe son enfance à jouer avec les 45 tours de son père musicien. Funk, soul, synth pop, blues : la musique occupe son quotidien. Et d’aussi loin qu’elle se souvienne, l’électronique est entrée dans sa vie lorsqu’elle s’est procuré son premier walkman. Avec son nouveau joujou, la jeune Marea s’amuse inconsciemment à accélérer le tempo, à distordre les sons jusqu’à créer instinctivement des petits mix.

Mais sa vraie prise de conscience advient quelques années plus tard. Embarquée dans des raves parties illégales dès l’âge de 14 ans, c’est l’illumination. Elle danse sur les beats d’Aphex Twins, croise Jeff Mills, adule Radioactive Man et tombe en adoration pour Paul Johnson, qui reste l’un de ses DJ favoris.

Profondément inspirée par ces expériences galvanisantes, c’est à ce moment que la future Black Madonna décide qu’elle aussi, elle serait derrière les platines… Elle croit en son pouvoir magnétique et désire partager sa techno à la croisée du disco, de la new-wave et de la house. Piochant dans son immense collection de disques — qui en dénombre plus de 10.000 raconte-t-elle — ses références auditives sont puisées dans les cinquante dernières années de la dance music.

Marea veut faire danser les gens. Seulement, dans une Amérique peu réceptive à la musique électronique — surtout lorsque c’est une femme qui la produit — ses débuts sont difficiles. Mais elle se bat, elle joue gratuitement ou pour des pacotilles dans tous les clubs qui veulent bien d’elle. Pendant plus de dix ans, Marea pose ses platines un peu partout aux USA, rêvant d’un avenir meilleur.

La résurrection

À l’aube des années 2010, elle choisira un nouveau pseudonyme, The Black Madonna. Attention, ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’une référence à l’interprète de "Like a Virgin", mais plutôt une référence aux vierges noires, d’anciennes statuettes religieuses fabriquées en bois sombre, symboles de spiritualité et de féminité.

Deux ans plus tard, elle lance son premier enregistrement, "Exodus", un hommage à la house de Chicago, alors qu’elle s’envole vers de nouveaux horizons, en Europe. Là-bas, sa patience et son acharnement sont enfin récompensés (une quinzaine d’années après ses débuts, tout de même). Elle fait ses premières dates à Berlin, au culte Panorama Bar et au très privé Berghain. Son audience est alors catapultée, elle mixe pour Boiler Room, elle est invitée par le festival Dekmantel, se produit au DC-10 à Ibiza…

Et cette année, c’est la bonne ! En 2017, sa musique euphorisante tourne dans toutes les oreilles : après avoir eu carte blanche aux Nuits Sonores de Lyon, la madonne a embrasé le Dour Festival et s’est vue nommée DJ résidente au XOYO, à Londres.

Mémento

Loin d’oublier les embuches de son parcours, Marea profite de sa reconnaissance méritée pour faire entendre sa voix, celle d’une musicienne fièrement féministe, dénonçant le machisme de l’industrie musicale. "Demander à une femme si elle a dû combattre le sexisme, c’est comme demander à un poisson s’il a déjà été dans l’eau", déclarait-elle aux Inrocks dans une récente interview. Face aux injustices sociales qui l’ont mise à l’écart, elle décide de bannir les hommes de son studio, condamnant cette idée qu’une femme maîtriserait moins bien le côté technique de la production musicale.

Elle qui enfant s’imaginait nonne, prêche aujourd’hui sa bonne parole en mettant toujours à l’honneur des figures stigmatisées par la suprématie masculine. Elle invite fréquemment des personnes de couleurs, des femmes, et des DJ transgenres tels que récemment Honey Dijon.

Dans les sanctuaires que sont les clubs, The Black Madonna élève les esprits de ses fidèles jusqu’au bout de la nuit.