Que faut-il retenir des prestations du 11 mai ?

Flagey, hier en demi-finale
Flagey, hier en demi-finale - © RTBF Musiq'3

Où l'on a la confirmation que Mozart est impitoyable, soit on en fait trop, on y ajoute trop de romantisme, soit on n'en fait pas assez et l'interprétation ne nous fait jamais entrer dans l'oeuvre.

Les candidats d'hier comme ceux des sessions précédentes ont démontré beaucoup plus de talent dans leur récital, et nous ont fait découvrir des prestations de très haute qualité.

Session de 15h

Le pianiste coréen Hans H. Suh, 25 ans a choisi le 20e concerto pour piano de Mozart. Il commence le concerto comme une longue plainte avec beaucoup de retenue. Il est précis et sait exactement où il va mener la mélodie. Le discours est clair et efficace. L’interprétation est chantante, musicale avec de belles envolées mélodiques et s’inscrit bien dans l’époque classique. Le son est léger, rond, bien dans le clavier avec de l’ampleur et sans lourdeur aucune. Le candidat dialogue beaucoup avec l’orchestre, c’est là un trait essentiel des œuvres mozartiennes, le dialogue, le caractère opératique. C’est un beau Mozart, maîtrisé, dynamique, avec une belle énergie, tout est bien dosé.  Mozart est impitoyable. Faites-en trop, vous le dénaturerez, n’en faites pas assez, ce sera fade. Est-ce par peur de dénaturer l’œuvre que Hans H. Suh est resté extérieur au concerto ? La version proposée est belle, propre mais pas assez habitée, le candidat ne s’est pas assez impliqué.

Le pianiste ukrainien Denis Zhdanov , 27 ans a joué le 21e concerto de Mozart. C’est une version très personnelle que le candidat a livrée cet après-midi à Flagey. Un piano très présent avec certaines intentions qui n'étaient pas très claires au niveau du discours musical, des rubatos placés à des moments qui semblaient aléatoires et une pédale forte qui noyait parfois le propos. Denis Zhdanov a joué ses propres cadences qui sont très belles, plutôt romantiques avec des harmonies étrangères au style classique et qui auraient, au XVIIIe siècle, tué plus d’une oreille classique. A l’origine, les cadences permettaient au soliste de faire étalage de sa virtuosité. C’est ce qu’a fait Denis Zhdanov avec ces cadences mais qui, au lieu de prendre place dans l’œuvre, pourraient être de véritables pièces autonomes.  On perçoit les qualités pianistiques et musicales du candidat qui sont indéniables, mais l’interprétation générale est trop maniérée, trop romantique, trop personnelle. On a quitté l’époque, on a quitté Mozart pour entrer dans son univers à lui.

La pianiste japonaise Kana Okada, 25 ans a joué son récital. Cette candidate est un petit bijou. Elle a commencé avec l’œuvre imposée signée Fabian Fiorini, Tears of Lights et en livre une lecture personnelle et très cohérente avec une section presque dansante. Il y a beaucoup de douceur et de sérénité dans les passages lents. Kana Okada fait ce qu’elle souhaite du piano avec une facilité déconcertante. Des aigus clairs parfois un peu claquants aux basses sombres et puissantes, chaque son est voulu et justifié. Après l’imposé, elle joue Les niais de Sologne de Rameau. Le toucher est tout de suite adapté au style baroque, beau, doux, délicat mais prononcé, un peu à la manière des clavecinistes. Le tout est très chantant. Kana Okada est une musicienne lumineuse qui fait du piano un orchestre et cela, le plus naturellement du monde. Les couleurs, les divers plans sonores sont évidents et clairement communiqués. Elle joue ensuite la 1ere novelette de Poulenc et son improvisation n°3 en si mineur. Il y a beaucoup de rondeurs, de flous musicaux parfaitement maîtrisés. Kana Okada fait même ressortir un côté féérique chez Poulenc, un côté facétieux qu’on retrouve aussi dans la 2e sonate de Prokofiev qu’elle entame après Poulenc, avec des notes qui semblent flotter pour se mélanger à d’autres harmonies, il y a des moments d’apesanteur, Kana Okada a une écoute magnifique. Dans tout ce qu’elle a joué, la candidate a livré des interprétations très senties, musicales, habitées tout en sachant s’effacer devant le compositeur. A nouveau, nous étions au concert.

Le pianiste américain Henry Kramer, 29 ans a donné une vision très romantique voire post-romantique dans l’œuvre imposée. Il livre ensuite un Haydn paisible et lumineux avec un toucher perlé, un son délicat, le discours est clair mais l’approche est peut-être un peu romantique. Il termine son récital avec Gaspard de la nuit de Ravel, la technique est parfaite, il y a beaucoup d’ampleur, les crescendos sont admirables le son gonfle et emplit toute la salle comme une grande vague sonore mais sans jamais attaquer ou agresser l’oreille. On aurait aimé un peu plus de flous dans Ondine et plus de poésie dans Gaspard en général.

Session de 20h

Le pianiste américain Evan Wong, 26 ans, joue l’un des plus longs concertos de Mozart, le 25e. Est-ce l’angoisse ou le concerto qui est trop long ou mal choisi ? Il y a une certaine rigidité dans son approche et le tout est très scolaire.

Le pianiste chinois Ning Zhou, 28 ans s’est emparé du 21e concerto de Mozart et en livre une version joyeuse, musicale, sautillante et très classique. Il se rattache à une tradition de l’époque : l'improvisation et les ornements. Ce 21e concerto est extrêmement joué et mis à toutes les sauces dans les films et les publicités. Est-ce l’une des raisons pour laquelle Ning Zhou a essayé de s’approprier l’œuvre en ornant abondamment les mouvements de ce concerto ? La proposition est noble à la base, mais le ornements proposés n’ont peut-être pas toujours été bien choisis.

Le pianiste russe Dmitry Shishkin, 24 ans joue un récital magnifique. Après l'oeuvre imposée, il propose une sonate de Mozart, choix dangereux vu la difficulté de jouer la musique du compositeur. Articulation, toucher, sonorité, style, musicalité, sentiments, dialogue, joie et drame, voilà tous les composants qui doivent être savamment dosés et le défi est parfaitement relevé par Dmitry Shishkin dans cette célèbre sonate "alla turca". C'est un très beau Mozart qu'il joue avec aisance, un Mozart joyeux, sautillant qui nous emmène tout de suite au XVIIIe siècle. Il enchaine avec le 2e scherzo de Chopin. Le terme Scherzo désigne originellement une plaisanterie. Dmitry Shishkin glisse un peu de cet esprit-là dans son interprétation avec également une fougue, une énergie qui semble au bord de la folie. Il joue replié, proche du piano, ce qui lui permet de bien sentir le clavier et de former le son dans ses moindres détails, de sculpter le son. Il termine par une oeuvre de jeunesse de Prokofiev, les 4 études qu'il interprète avec cette sonorité si maîtrisée qui le caractérise.

Le pianiste italien, Alberto Ferro, 20 ans, propose un récital incroyable. Il commence par l'imposé Tears of Lights de Fabian Morini, il interprète ensuite les variations sur un thème de Corelli et termine par la 12e rhapsodie hongroise de Liszt. Alberto Ferro a donné un récital maîtrisé, construit, musical avec énergie, dynamisme et respect des compositeurs joués.