Patrick Leterme au départ du sprint final du Concours Reine Elisabeth

Patrick Leterme a entendu tous les candidats en demi-finale
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Patrick Leterme a entendu tous les candidats en demi-finale - © Archives RTBF

Patrick Leterme connaît bien le Concours Reine Elisabeth, c’est la 7e fois qu’il suit cette compétition pour la RTBF, d’abord en radio, et depuis 6 ans, en TV. Même si les téléspectateurs ne l’ont pas encore vu ni entendu à l’antenne, il se prépare depuis le début de cette édition, car si le Concours Reine Elisabeth est un marathon pour Camille De Rijck, par exemple, cette semaine, c’est au sprint final qu’on va assister.

Mais qu’est-ce que ça implique, concrètement ?

Patrick Leterme : Pendant la préparation en amont, on exerce l’oreille, on essaie de se rendre disponible, et d’entendre le spectre le plus large de candidats, de prestations, de répertoire, mais pour nous finalement, les heures qu’on va traverser en finale, c’est encore relativement limité par rapport au jury qui lui fait l’intégrale, on peut dire qu’eux font les 3 tours du stade, ce qui représente probablement plus d’une centaine d’heures des prestations écoutées.

Et comment les membres du jury travaillent-ils cette disponibilité vu la responsabilité qui leur incombe ?

Je ne connais pas leurs trucs personnels, et je pense ça dépend de chacun, mais pour moi le moteur principal, c’est l’intégrité. Au fond d’eux-mêmes, les membres du jury ont conscience des enjeux, et ils savent ce que ces enjeux représentent pour les candidats. Ils doivent avoir un respect de l’art et de la musique, une conviction de leur métier vu que ce sont des gens, qui avant d’être membre du jury, ont consacré une grande partie de leur vie, de leur temps et de leur énergie, à toucher au plus près de la perfection musicale. Donc le respect de cet enjeu, c’est quelque chose qui doit guider leur choix de la personne qui mérite un prix, la personne qui en fera le meilleur usage.

Quelle est la part d’avis personnel et de neutralité dans vos commentaires durant la finale ?

Je suis là pour donner un avis, et j’ai une liberté d’expression plus grande que les membres du jury.  Après, il y a mes coups de cœur personnels, est-ce que ça doit représenter un avis éclairé et professionnel pour tout le monde, ce n’est pas sûr. Le schéma est plus ou moins pareil d’année en année : de 24 demi-finalistes, il y en a 12 qui passent en finale.  Et là-dedans, il y en a 2 ou 3 dont on se dit : ah tiens, je ne pensais pas nécessairement qu’ils passeraient, et peut-être 1 ou 2, dont on se dit : ah ben alors j’étais convaincu qu’ils passeraient ! et là c’est le coup de massue... et le reste : oui, il me semblait bien que c’était vers ça qu’on allait.

On a vu récemment sur les réseaux sociaux, après la sélection des 12 finalistes, un engouement et un attachement émotionnel à ces musiciens qui sont passés sur scène et qui ont des fans comme des grands sportifs...

Alors il y a évidemment, on peut se faire défenseur de l’idée : « les concours, c’est pour les chevaux ». Mais il faut remarquer en même temps que le Concours Reine Elisabeth réussit à fédérer un suivi de la part d’un public assez large d’année en année, autour de la musique classique, ce qui est quand même exceptionnel, quand on voit à quel point la salle était remplie non seulement en demi-finale, mais depuis les éliminatoires. C’est quand même impressionnant, on parle de dizaines de milliers de personnes au fil des épreuves. Et donc, oui, on peut dire que ce côté compétitif ce n’est pas la musique, mais d’un autre côté, il faut reconnaître qu’entendre des personnes différentes dans les mêmes morceaux, ça permet aussi au grand public de se former l’oreille et de se forger des opinions, et ça c’est intéressant. L’intérêt c’est d’entendre 2 candidats, et de se dire : ah oui, j’aime bien cette pièce de Ravel, mais je trouve que chez ce candidat-là, le tempo était trop lent.

Les candidats déclarent souvent qu’ils sont touchés par le fait qu’ils vont se produire non seulement devant le jury mais en même temps devant un public.

Il n’y a rien de pire que de jouer dans une salle vide avec 5 personnes au fond, qui gribouillent un peu des trucs sur des feuilles, et qui – et ça c’est absolument horrible – vont donner comme seule impression physique et visuelle au candidat, un petit regard, le menton qui se soulève toutes les 10 minutes, alors qu’à l’intérieur, ça peut signifier : c’est fabuleux, c’est un 18/20. Effectivement, jouer devant une salle remplie, je pense que ça apporte déjà un peu de vie, et là de nouveau, il ne faut pas qu’on oublie que ce qu’on a ici, ça ne se passe pas dans tous les pays, donc le Concours Reine Elisabeth reste un des grands concours mondiaux, et suivi d’une manière assez populaire, avec un public fédéré. Et oui, c’est quelque chose à préserver absolument.

Quand on a suivi le Concours depuis 7 ans, est-ce qu’il n’y a pas une routine qui s’installe ? Comment arrive-t-on à se renouveler ?

Ça va parce que c’est une fois par an. Si on avait des sessions comme ça une fois par mois, ça serait différent. Une fois par an, c’est saisonnier et c’est un gros rendez-vous cyclique, l’instrument change d’une session à l’autre, évidemment, et le violoncelle est arrivé entretemps. Après, je pense qu’il y a une grande vigilance à avoir, c’est de ne pas s’accoutumer, se blaser d’un niveau. C’est triste de se retrouver blasé, c’est un des plus grands concours du monde, et jamais le public ne va sentir pendant 30 secondes ce que ça fait de devoir monter sur cette scène, il faut ré-insister et continuer de dire que la pression à laquelle ils sont soumis est terrible, et qu’arriver là c’est déjà extrêmement magnifique, même si on n’est pas classé, arriver en finale, c’est déjà l’aboutissement d’un travail énorme.

Et on peut aller faire des concours dans les 4 coins du monde, mais les membres du jury qui sont là en face d’eux en finale, c’est quand même le « gratin » ! J’ai le souvenir de Jodie Devos quand elle a chanté  « Glitter and be gay », à la Finale en chant en 2014 : dans le jury, il y avait June Anderson qui est LA soprano qui chante « Glitter and be gay », dans Candide quand Bernstein le dirige, un an avant sa mort, en 1989 à Londres, le moment légendaire qui est édité chez Deutsche Grammophon. Là je me dis : respect total, je ne lui aurais jamais dit avant, parce qu'elle n'avait sûrement pas besoin qu'on alourdisse le poids sur ses épaules, .. Comment peut-on monter sur scène, avoir dans le jury celle qui l’a chanté avec Bernstein, et ouvrir la bouche et chanter le même morceau de Bernstein..

Un pronostic pour la finale ?

C’est trop tôt ! et puis de toute façon, un pronostic, c’est une moyenne arithmétique, et il y a encore beaucoup de choses qui vont se jouer.. Mais un coup de cœur, oui, j’ai un coup de cœur pour Timothy Chooi. Parce que quand on parle des critères objectifs de qualité, et de l’aspect subjectif de l’interprétation dans les questions de style, de rapport au compositeur et les choix à faire en tant qu’interprète, ce n’est pas pour ça que tout se vaut. Et lui je trouve que c’est un mélange de qualités objectives, techniques, fabuleuses, et de choix musicaux absolument intègres avec de la flamme, de la fougue, mais aussi une vision intelligente, structurée, qui n’est pas du tape-à-l’œil, qui n’est pas du show narcissique.

Cette semaine, retrouvez Patrick Leterme et Caroline Veyt, tous les soirs vers 20h sur Auvio et sur la Trois pour la dernière épreuve du Concours Reine Elisabeth.