Mischa Maisky : l'interview intégrale

Mischa Maisky
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Mischa Maisky - © ERIC LALMAND - BELGA

Violoncelliste légendaire, Mischa Maisky s’est illustré sur les scènes les plus prestigieuses du monde et sous la direction des meilleurs chefs d’orchestre. Thierry Loreau l’a rencontré, quelques jours avant le lancement de la première édition du Concours Reine Élisabeth consacrée au violoncelle, où Mischa Maisky sera membre du jury.

 

T. L. : Micha Maisky, pourquoi avez-vous choisi le violoncelle ? Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet instrument quand vous étiez jeune ?
M. M. : Vous savez, ma grande sœur, qui a dix ans de plus que moi, jouait du piano. Et mon frère de six ans mon aîné jouait du violon, avant de se mettre à l’orgue, puis à la harpe et à la musicologie à cause de Bach. Mais il avait commencé par jouer du violon. En fait, ma mère voulait que son dernier enfant soit normal, sans passer par la musique. Mais j’étais tout sauf normal !
Quand les gens me demandent à quel âge j’ai commencé le violoncelle, je dis toujours "c’était plutôt tard comparé aux standards de l’Union Soviétique, c’était l’année où j’ai arrêté de fumer". Les gens me regardent et me disent "aussi tard ?!", je leur réponds "oui, j’avais huit ans" ; puisque je fumais entre cinq et huit ans et demi. Je fumais de gros cigares de la Havane et j’inhalais la fumée… Je n’ai jamais refumé depuis ! Et peut-être que c’est sous l’influence de ces cigares que j’ai décidé de jouer du violoncelle… C’était ma propre décision.
"Pourquoi le violoncelle ?", je déçois toujours les journalistes. Je n’ai pas d’histoire romantique à raconter : marcher dans la rue, entendre d’une fenêtre un morceau magnifique, tomber amoureux… Peut-être que c’est arrivé, mais c’était il y a si longtemps… Je ne me souviens plus.
C’est aussi peut-être la conclusion logique du trio familial, avec ma sœur et mon frère, même si cela n’est jamais arrivé. Peut-être que c’est pour cette raison que créer un trio familial a toujours été le rêve de ma vie… Ce qui est devenu réalité, avec mes enfants ! Ma fille joue du piano, mon fils joue du violon et ensemble, nous formons un trio.
Je n’ai jamais regretté ce choix de jouer du violoncelle. Mis à part lorsque je voyage : je dois payer des suppléments dans l’avion et là je me dis "pourquoi je ne joue pas de la flûte piccolo ? Ce serait tellement plus simple !"

Où avez-vous étudié ?
J’ai étudié au Conservatoire de Moscou avec Mstislav Rostropovich. Mais avant cela, j’ai étudié en Lettonie, à Riga où je suis né, puis j’ai emménagé à Saint-Petersbourg pour mon entrée à l’école de musique Leningrad, j’avais quinze ans. Et à mes dix-huit ans, après le Concours Tchaïkovski, Mstislav Rostropovich m’a accueilli dans sa classe au Conservatoire de Moscou, j’y ai passé quatre ans.

La musique est comme une religion pour moi,
où les suites de Bach seraient la Bible

Quel genre d’homme était Rostropovich ?
Oh, il était hors du commun. Il avait une personnalité absolument imposante. Bien sûr, tout le monde savait qu’il était le meilleur violoncelliste de tous les temps. À mon humble avis, il était probablement encore meilleur en tant que professeur. Sa personnalité incroyable, son imagination et sa fantaisie étaient trop importantes pour se contenter du violoncelle. C’est pour cela qu’il est devenu chef d’orchestre, qu’il jouait du piano merveilleusement bien et que sa pédagogie était remarquable. Je dis toujours que je suis le violoncelliste le plus chanceux du monde, car je suis le seul à avoir reçu le privilège d’avoir étudié à la fois avec Rostropovich et avec Gregor Piatigorsky, qui était aussi l’une des plus belles personnalités que j’ai rencontrées.

Pourquoi êtes-vous ensuite venu en Belgique et pourquoi y être resté ?
Pourquoi pas ? Lorsque les gens me demandent pourquoi je vis en Belgique, je leur réponds "je dois bien vivre quelque part, pourquoi pas la Belgique ?". C’est un pays central, c’est idéal pour voyager. Il y a d’autres raisons en fait : je pense que la Belgique est probablement le pays le moins chauvin du monde. Comme étranger, on se sent tout à fait à l’aise en Belgique, personne ne te regarde de haut.
Mais tout ceci a vraiment commencé car mon ami d’enfance Philippe Hirschhorn — qui a remporté le Premier Prix au Concours Reine Élisabeth en 1967 — et sa femme resplendissante, la peintre Nina Alexeiva — une grande amie également —, vivaient à Bruxelles. Je leur rendais souvent visite, et puis j’ai fini ici, moi aussi…

Dans votre vie, vous semblez avoir joué toutes les pièces composées pour le violoncelle. Vous représentez une légende, quand je vous vois sur YouTube j’ai l’impression que vous avez tout joué !
Non, non. Je n’ai pas tout joué. Non, il y a énormément de musiques que je n’ai jamais jouées pour différentes raisons. Certaines parce que je n’ai pas trouvé le temps ni l’énergie pour les apprendre. D’autres parce que je ne les aime pas suffisamment. Pour moi, c’est très important. Je ne joue aucune pièce que je ne considère par comme l’une de mes préférées. Je suis certain que le public sent la différence, on ne peut pas faire semblant. Si tu veux atteindre les oreilles des gens, il suffit de jouer de belles mélodies proprement. Si tu veux toucher l’esprit du public, plus profondément que leurs oreilles, il faut que ce soit sophistiqué et intellectuel. Mais si tu veux toucher le cœur des gens, en plus de leurs oreilles et de leur esprit — ce qui correspond à mon but ultime —, alors il faut que ça vienne de ton propre cœur. Il faut que tu le fasses avec amour, et finalement, c’est la chose la plus importante.

Vous nous avez joué du Bach. Est-ce que pour vous Bach est un sommet ? Quel genre de musique aimez-vous ?
J’aime beaucoup de genres différents. Pas seulement ceux que je joue, j’adore le jazz par exemple… Vous savez, nombreux sont les musiciens qui vous diront qu’il n’existe que deux genres de musique : la bonne musique, et la musique… qui n’est pas aussi bonne.
Quand je joue du Bach, je trouve que c’est la meilleure musique de tous les temps. Mais quand je joue Shostakovich, je ressens la même chose. Ou quand je joue Dvořák, ou Strauss ou Schubert ou Brahms…
Bien que Bach occupe une place bien particulière dans l’histoire de la musique. Pour les violoncellistes, il fait partie des quelques compositeurs vraiment généreux. Quand on pense à six suites, deux soirées complètes.. Je dis toujours que la musique est comme une religion pour moi, où les suites de Bach seraient la Bible. C’est le livre des livres. Je ne suis pas un spécialiste de la Bible, mais je sais qu’il existe différentes traductions et interprétations de la Bible. Même au sein de la même langue c’est parfois difficile de reconnaître qu’il s’agit du même livre. C’est la même chose avec les suites de Bach. Il y a tant de façons différentes de les jouer qu’il peut être difficile de croire qu’il s’agit de la même musique, c’est fabuleux !

 

Vous donnez énormément de concerts. Savez-vous combien de fois vous vous produisez chaque année ? Combien de temps passez-vous hors de votre foyer ? 
J’essaie de ne pas compter, c’est trop déprimant. J’ai une si belle famille, mes enfants… Mais j’essaie de ne pas jouer trop souvent. Ces derniers temps, j’ai donné environ quatre-vingts concerts par an. J’essaie de diminuer un peu… mais sinon, je conserve une banque de données dans mon ordinateur… il doit y avoir 3500 concerts que j’ai joués durant les 44 dernières années…

Cette année, le Concours Reine Élisabeth mettra à l’honneur pour la première fois le violoncelle. Est-ce important pour le violoncelle ?
Absolument. C’est important pour le violoncelle, mais c’est aussi important pour le Concours Reine Élisabeth ! Je pense que les violoncellistes ont prouvé depuis un long moment qu’ils méritent autant d’attention que les violonistes et les pianistes. Il y a tant de jeunes violoncellistes merveilleux et tant de compositeurs contemporains du 20e siècle qui ont écrit des musiques fantastiques pour cet instrument ! Sans oublier les violoncellistes de la génération précédente, tels que mes professeurs, Rostropovich, Piatigorsky et beaucoup d’autres. Donc, ça faisait longtemps que ça aurait dû arriver.

Comme étranger, on se sent tout à fait à l’aise en Belgique,
personne ne te regarde de haut

Vous ferez partie du jury, est-ce important pour vous ?
C’est important, sans aucun doute. C’est une grande responsabilité que j’ai si longtemps évitée parce que j’ai trop occupé l’autre côté de la scène. Je n’aime pas juger qui que ce soit. J’ai des sentiments mitigés  concernant les compétitions et  la musique en général. Bien sûr que c’est important, c’est une grande chance pour les jeunes musiciens d’être exposés. Particulièrement de nos jours, à l’heure où Internet, la télévision ont une présence bien plus grande qu’à mon époque. Comme l’a dit Béla Bartók, "les concours, c’est pour les chevaux". En musique, c’est très compliqué d’être objectif. Parce que quelque soit votre effort, vous avez joué cette œuvre toute votre vie, donc vous avez un avis très fort sur le sujet. Ce n’est pas facile… Et puis aussi, il y a toujours ce problème des professeurs et de leurs propres étudiants, mais heureusement je n’enseigne pas, donc je n’ai pas ce souci.

Que jugerez-vous : la technique ou l’originalité ? Qu’est-ce qui est important pour vous ? le cœur ?
Je pense que le plus important est de savoir combiner ses qualités. Évidemment, il faut que le niveau technique soit très haut. Notamment parce que les jeunes violoncellistes sont vraiment fantastiquement préparés. Donc, bien sûr, ceux qui iront jusqu’à la finale — et même ceux qui ne passeront que la première épreuve — sont de très bons violoncellistes. Bien entendu, la maturité musicale est extrêmement importante. Mais le charisme est tout autant crucial. Pour moi, la projection, la connexion émotive avec le public aident aussi à rendre justice à la musique qui est jouée, il faut faire profiter le public !

Là où vous êtes né, peut-être qu’il y avait une différence entre les écoles de l’Est et de l’Ouest… Existe-t-elle toujours ? Ou bien est-ce devenu plus universel ? 
C’est plus universel, avec les nouvelles technologies il n’y a plus de frontières. Les jeunes gens ont accès à n’importe quelle information avec Internet. Le monde devient un endroit de plus en plus petit.

Avez-vous participé à des concours ?
Oh oui, beaucoup trop, comme je l’ai dit tout à l’heure. J’ai joué lors du Concours Tchaïkovski en 1966, c’est à l’issue de cette compétition que Rostropovich m’a invité à étudier à ses côtés. Puis, lorsque j’ai quitté l’Union Soviétique, j’ai remporté le Concours Gaspar Cassado à Florence. J’ai participé à d’autres concours, mais je ne suis pas le bon type de musicien pour les concours… Lors de ma dernière compétition, je n’ai même pas atteint la finale… Mais la vie continue !

Si tu veux toucher le cœur des gens, en plus de leurs oreilles et de leur
esprit, alors il faut que ça vienne de ton propre cœur

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