Les Six / De Zes : Alexandre - La difficulté de juger

Les Six / De Zes : Alexandre - La difficulté de juger
Les Six / De Zes : Alexandre - La difficulté de juger - © Tous droits réservés

Chaque jour de concours, nous vous proposons le point de vue d'un de nos jeunes violoncellistes participant à l'aventure lesSix/deZes. Aujourd'hui, c'est Alexandre qui nous parle de la difficulté de juger :

Que vous vous rendiez au Concours par simple curiosité de profane, en mélomane averti ou en tant qu’artiste à quelque niveau que ce soit, vous aurez probablement tôt ou tard l’envie de porter un jugement sur ce que vous avez entendu. Vous vous laisserez aller sans doute comme chacun à des considérations et autres pronostics après les prestations des candidats que vous avez entendues… C’est bien normal et légitime, me direz-vous, vu qu’il s’agit précisément d’un concours. D’ailleurs, a priori personne ne vous en voudra pour ça. Mais dans certains cas, la nécessité de juger ou de devoir émettre des avis (je pense évidemment au jury, mais aussi à notre panel des six) peut constituer un frein à l’écoute et nous faire oublier l’essentiel, surtout quand le niveau des candidats est aussi haut et homogène.

Mercredi, je me suis rendu à la session du soir des demi-finales et après les prestations des quatre candidats, je savais que notre coordinatrice allait me demander d’en choisir un parmi eux afin de donner mon avis publiquement sur les réseaux sociaux. J’avais bien envie de parler du japonais Shizuka Mitsui qui m’avait touché dans son concerto d’Haydn, mais au fur et à mesure que la soirée avançait, je devais m’incliner devant le niveau général et en constater l’écart infime séparant les candidats, celui-ci ne tenant pratiquement qu’à la subjectivité de notre ressenti. Je me demandais dès lors dans quelle mesure la prestation du Japonais m’avait-elle plus touchée que celle des autres. Était-ce vraiment le cas ? Ou bien était-ce parce que je le connaissais déjà un peu de master classes auxquels j’avais participé en sa compagnie, mon objectivité étant du coup réduite ? Était-ce parce que, entre la fatigue et l’envie de tweeter, mon attention me jouait des tours et ma capacité de jugement se troublait lors des récitals des deux candidats d’après la pause ? Ou simplement était-ce parce que je ne connaissais pas assez certaines pièces proposées dans les récitals ? À quel moment le romantisme affiché par le russe Zhilin dans son Bach et par le polonais Kulakowski dans son Haydn me dérangeait-il vraiment ? Étais-je influencé par le purisme de certains ou bien cela m’avait-il réellement moins ému ? Le fait d’entendre deux fois la  2e sonate de Brahms et deux fois le concerto en ré d’Haydn altérait-il mon jugement ou au contraire le renforçait-il ? La liste des questions qui me traversaient l’esprit était sans fin, à tel point que je changeais d’avis par plusieurs fois au moment de pointer un des quatre candidats et que je n’étais même plus certain de ce que j’avais entendu…

S’il ne m’a pas toujours été aussi pénible et compliqué de devoir donner mon avis, notamment lors du premier tour, force est de constater qu’à partir d’un certain stade de la compétition, il faut s’obliger avec humilité d’y aller avec des pincettes au moment d’émettre un jugement. Le meilleur jugement est sans aucun doute celui qui se base sur le ressenti personnel ; vouloir expliquer à tout prix pourquoi untel nous a émus est n’est pas toujours aisé, tant la musique reste avant tout quelque chose d’impalpable. Mais même en termes d’émotions, dans un domaine où peut difficilement tricher, il est probable que vous puissiez en ressentir plus au sein de la prestation d’un candidat parce que celui-ci interprète une pièce qui vous est chère et qui vous rappelle des souvenirs, plus que parce qu’il est vraiment un musicien génial. Bref, le jugement objectif d’une prestation artistique n’existe pas et les résultats sont donc eux aussi à prendre avec des pincettes. Si vous vous rendez au Concours prochainement, je vous recommande à tous d’essayer d’apprécier avant de juger, même si le contexte nous y oblige presque, mais surtout de relativiser, les candidats que vous entendez ayant tous un niveau forçant le respect.