Commentaires sur un deuxième jour de demi-finale

Le jury au Studio 4 à Flagey
Le jury au Studio 4 à Flagey - © RTBF Musiq3

Une journée avec une multitude de sentiments différents, allant du stress qui provoque quelques accidents, jusqu'à la découverte de deux musiciens qui ont dépassé clairement le Concours pour emmener le public et le jury au Concert. 

Session de 15h

Le pianiste coréen Dongkyu Kim, 30 ans a interprété le 20e concerto pour piano de Mozart. Le candidat a un toucher de velours, il est présent, le son est rond, plein, perlé et il guide la mélodie comme s’il la chantait. Le discours est très clair et cohérent dans ce premier mouvement, le piano s’interroge et questionne l’orchestre. Ce 20e concerto de Mozart était très apprécié des romantiques mais l’œuvre n’en reste pas moins classique, d’où une difficulté supplémentaire pour les interprètes. Dongkyu Kim semble vouloir insister sur certains traits ou motifs qu’il étire et joue tout en retenue mais trop souvent, ce qui alourdit le concerto et l’écarte du style mozartien. On notera aussi, dans le 3e mouvement, quelques accidents (dus peut-être à une perte de confiance)  et quelques problèmes de justesse avec l’orchestre.

Le pianiste japonais Atushi Imada, 25 ans a choisi le 26e concerto pour piano de Mozart en Ré majeur et c’est un jeu très découpé, un jeu un peu froid qui manque indéniablement d’interprétation, qu’a proposé le candidat. Le Concours international Reine Elisabeth est extrêmement long et difficile psychologiquement. Atushi Imada semble s’être laissé submerger par le stress cet après-midi dans son Mozart qui nous a paru être abordé comme une étude.

Le pianiste chinois Ruoyu Huang, 27 ans a joué son récital qu’il a commencé avec le morceau imposé, Tears of Lights, composé par Fabian Fiorini. C’est une version très rythmique qu’il a proposée, une version percussive qui faisait par moments penser à Bartok. Ruoyu Huang est entré dans le piano naturellement,  avec tout le poids du corps. Les basses sont son point fort, le piano a tonné au studio 4, ses basses sont rondes, puissantes, fortes, profondes, ont de l’ampleur. Il faut reconnaître que ce candidat utilise toutes les ressources sonores du piano moderne. Il continue avec la barcarolle en Fa dièse majeur de Chopin qui commence comme quelque chose d’irréel, une douce et tendre rêverie avec une main droite très chantante très libre qui s’appuie sur une basse chaleureuse, la main gauche accompagnatrice. On a le sentiment d’avoir deux musiciens, le piano dans la main gauche et le chanteur dans la main droite. C’est du grand piano romantique, une belle version, soignée mais, et là on entre dans le domaine subjectif, je n’étais pas émue. Après Ondine de Ravel, techniquement impeccable, Ruoyu Huang entame la 2e sonate de Rachmaninov. Ce candidat a des qualités pianistiques démentielles, son piano est un orchestre, le son n’est jamais agressif, aucune attaque n’est frontale, il fait ce qu’il veut de l’instrument mais également du compositeur qu’on ne reconnaît pas toujours dans ses interprétations. Le toucher reste le même que ce soit dans l’œuvre imposée, Ravel ou Rachmaninov.

Le pianiste tchèque Lukas Vondracek, 29 ans a lui aussi joué son récital qu’il a commencé avec l’œuvre imposée. Il en livre une version personnelle et dépasse ce jeu de timbres et de contrastes entre les aigus et les basses pour aller plus loin. Il fait ressortir un côté sombre, angoissant, inquiétant de l’œuvre, il raconte une histoire. Et c’est une autre histoire qu’il raconte en s’emparant de la sonate en fa mineur de Brahms. Les premières notes sont sublimes, on est ému dès le début. Brahms lui va bien, Lukas Vondracek a la patte qu’il faut pour jouer le compositeur. Il a le bon toucher et le son si particulier que demande Brahms, ce son gras. On sent également derrière cette interprétation toute la culture du candidat qui doit certainement beaucoup se documenter avant d’interpréter une œuvre. Tout ce qu’il fait, toute sa palette sonore est au service d’un propos, rien n’est gratuit. La technique n’est là que pour servir la Musique, cette technique qu'on ne voit d'ailleurs plus. La structure est elle aussi invisible au profit de l’histoire racontée. C’est un grand musicien. Avec Lukas Vondracek, nous avons quitté la sphère du concours pour entrer dans celle du concert.

Session de 20h

La pianiste coréenne EunAe Lee, 28 ans a joué le 21e concerto de Mozart avec beaucoup de musicalité, beaucoup de sentiments. Le jeu est chantant, mélodique, délicat et non dénué de dynamisme et d’énergie. EunAe Lee a le toucher parfait pour Mozart, léger mais avec du corps. On sent qu’elle prend beaucoup de plaisir à interpréter Mozart, elle a même joué quelques ornements non écrits comme le veut la tradition classique. Quelques moments précipités mais dans l’ensemble, une belle musicalité et un jeu mozartien.

Le pianiste américain Alexander Beyer, 21 ans a interprété le 20e concerto en ré mineur de Mozart. Le jeu est net, précis, propre, très enlevé. Il manque de la profondeur et une maturité que le candidat comble par de la hardiesse, par une belle énergie. Alexander Beyer domine ce concerto qu’il joue comme un conquérant.

La pianiste ukrainienne, Dinara Klinton, 26 ans, a joué son récital qu'elle a débuté par l'oeuvre imposée. Elle a poursuivi avec un programme osé. Outre Chopin, elle a joué Scarlatti et Beethoven. Deux compositeurs avec lesquels on est à nu, Beethoven surtout qui nous oblige à la sincérité. Dinara Klinton a livré deux sonates de Scarlatti, deux sonates très douces, très senties, très chantantes avec un son perlé et un toucher plein, rond, juste. Elle s'est ensuite emparée de la sonate en Fa dièse majeur de Beethoven. Elle en a donné une magnifique interprétation, très sensuelle, musicale, sentimentale, tout y était, la douceur sans mièvrerie, énergie et dynamisme dans le finale. Dinara Klinton dose parfaitement ce qu'elle donne généreusement et ce qu'elle retient. Elle épouse l'univers de chaque compositeur avec un toucher différent et approprié en fonction de l'époque abordée. Elle  n'en fait pas trop, ses interprétations sont justes. C'est la deuxième candidate aujourd'hui à nous avoir emmenés au concert.

Le pianiste américain Larry Weng, 28 ans est un coloriste incroyable qui a lui aussi commencé son récital par Tears of Lights de Fabian Fiorini. Il a ensuite interprété Miroirs de Maurice Ravel. Il a abordé les deux œuvres de façon atmosphérique, en jouant sur la couleur. Larry Weng confie être très attentif à la couleur. Chaque note chez Ravel, dit-il, a une couleur particulière à laquelle il faut être attentif. En plus d'être un coloriste hors pair, Larry Weng est aussi un grand musicien et communicateur.

Les commentaires de Camille De Rijck et Alexander Gurning