Un hommage à Michel Legrand

Michel Legrand, en 1974, tout jeune compositeur à l'ORTF
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Michel Legrand, en 1974, tout jeune compositeur à l'ORTF - © AFP

Au début il y a quelques coups de klaxon. Au début de la fin, en fait. Et les cuivres seuls et distants, qui aujourd’hui un peu plus encore prennent une couleur funèbre.

Au début, il y a Geneviève dans sa voiture, qui revient pour la première fois à Cherbourg depuis la mort de sa mère et qui corrige sa fille Françoise (laquelle joue avec ledit klaxon de la voiture). Et il y a Guy, son ancien amant – futur mari théoriquement - qu’elle a abandonné pour en épouser un autre alors que Guy était mobilisé en Algérie. Devant la station-service que Guy a ouverte – c’était son grand rêve - les deux anciens amants se voient à travers le pare-brise.

La scène finale des Parapluies de Cherbourg : coup de génie d’un duo de "frères de création". Jacques Demy, cinéaste et auteur d’un texte parlé dont Michel Legrand, compositeur, décrète que c’est en fait de musique qu’il s’agit là et que ce film doit se faire en couleur et "en chanté".

A l’arrivée, la plus grande mélodie probablement de la carrière de mélodiste de Michel Legrand. La mélodie de sa vie, un film dix mois à l’affiche à Paris et une Palme d’Or à Cannes.

Coup de génie dans la scène finale de deux amoureux qui n’ont plus rien à vivre ensemble. Comme dans la vraie vie, le pathos est interrompu juste au mauvais moment par quelqu’un qui débarque les pieds dans le plat – un mécanicien qui veut faire le plein pour Madame. Mais contrairement à la vraie vie, il y a derrière les amoureux un orchestre et un chœur qui gonflent, qui gonflent… et une mélodie lyrique, dramatique à souhait.

Dans cette scène finale, alors que le thème des Parapluies tourne et tourne et se répète, les amoureux s’échangent des bribes banales.

* Toi tu vas bien ?

* Oui, très bien.

Ce sont leurs derniers mots, de ceux que l’on prononce quand on est trop mal à l’aise pour dire ce que l’on ressent de sentiments cachés, perdus ou enfouis. Coup de génie : dans cette scène, pas une seule fois un des deux amoureux n’entonnera la mélodie de leur passion passée. Michel Legrand les fait seulement murmurer, fredonner des détours autour d’elle. Les sentiments sont perdus pour la vraie vie, l’orchestre les reprend.

Michel Legrand c’était la grandeur – et des éclats de génie. Avec le caractère et les coups de gueule. Michel Legrand dans les bons jours, c’était : "Mais mon petit, un crescendo, ça s’amène, ça se construit, sinon c’est un pet !" Dans les mauvais jours, c’était "Mais meeeeeerde !"

Le destin des deux frères de création les sépare. Puisque le grand Legrand part faire sa carrière aux Etats-Unis, et dans ses grandes années 70, voyagera en jet privé entre l’Amérique et la France. Quand "la star" re-débarque sur le vieux continent, elle trouve Demy, un cinéaste à demi épanoui, qui aura du mal souvent à boucler ses financements et à tourner autant qu’il le voudrait. Les deux vieux frères se réconcilient à la fin de la vie de Jacques Demy, qui meurt en 1990.

"Mais mon petit !... " s’écriait Michel Legrand – travailleur infatigable, acharné, courant le monde jusqu’à ses derniers jours, et le public et les cachets. Convaincu de sa grandeur et l’entretenant dans les yeux de "son" public. Traiter avec Michel Legrand, c’était traiter autant avec l’agent, l’ego, l’argent qu’avec le talent.

A la fin des Parapluies de Cherbourg, il y a un long et lent plan final où la caméra, sur une grue, prend de la hauteur et élargit la vue sur la station-service de Guy, alors que Geneviève est partie. Un plan probablement coûteux à l’époque. Le grand plan du final, qu’aujourd’hui, on réaliserait facilement avec un simple drone , avec moins d’argent et une meilleure qualité.

"Mais mon petit ! Mais mon petit !..." Le grand Michel aujourd’hui n’est plus, le monde est un peu moins chantant.

Mais puisque Guy et Geneviève n’ont plus rien à se dire – plus rien à chanter à l’écran – puissent aujourd’hui Jacques et Michel, comme deux enfants, se retrouver ailleurs. Créer et rêver comme des fous encore. "Mais mon petit !… "

Demy – Legrand, comme deux tout grands. Ou mieux encore, comme des enfants.

Un hommage en radio

La bande annonce du film restauré