Jean-Paul Dessy, le jardinier de la joie

Jean-Paul Dessy
Jean-Paul Dessy - © Jarek Frankowski

Le compositeur, chef d'orchestre et violoncelliste Jean-Paul Dessy nous invite à "entrer dans l'éternité" avec "Requiems". Au pluriel ! Mais son nouveau CD célèbre surtout le bonheur... d'être en vie.

Telle pourrait être, selon Jean-Paul Dessy, 55 ans, la fonction d'une messe funèbre : "Que celui qui l'écoute entre, par la grâce du son, dans un non-espace-temps, et communie ainsi avec celui qui a rendu son dernier souffle " ... Peu importe, dès lors, qu'on parle le sanskrit, l'arabe, l'hébreu, l'araméen, le grec ou le latin. Cette fraternité du recueillement, le compositeur et maestro bruxellois, qui compte plus de 250 créations mondiales à son actif, vient de la mettre en musique dans Requiems, une oeuvre contemporaine qui s'inscrit sur des énoncés tirés de la Bhagavad Gita, la Shahada, le Kaddish, le Notre Père, l'Évangile de Jean, l'Annonce de la Résurrection et la Missapro Defunctis.

Directeur musical de l'Ensemble Musiques Nouvelles depuis 1995, et actuel directeur artistique à Mons Arts de la scène (MARS), Dessy joue aussi des cordes frottées sur cet enregistrement : sous l'archet qu'il manie depuis l'âge de 5 ans, deux morceaux pour violoncelle solo déclinent, notamment, ce qu'il nomme la "vastité de notre intériorité", et différentes modalités de la joie - discrète, exubérante, sereine, euphorique -... même en compagnie des morts. Car qu'on ne s'y trompe pas : aucun dieu vengeur n'assène de jugement terrorisant dans ce Requiems, qui s'offre comme une invitation à pousser la barrière, non pas d'un caveau, mais d'une zone de nous-mêmes méconnue, et qui ouvre pourtant sur nos plus fertiles paysages intimes...

plus d'infos sur le CD

Interview

Étrange genèse d'une oeuvre : un jour, au sortir d'un concert pour violoncelle à l'abbaye de la Cambre, l'un de vos auditeurs —un homme âgé aveugle— vous "commande" un Requiem...

Jean-Paul Dessy : Et cet inconnu me donne carte blanche, tant sur la forme (pour autant que la pièce célèbre la vie) que sur le délai (peu lui importait qu'il soit encore de ce monde) ... Donc la pièce décante, pendant dix ans, tandis qu'un ami écrivain théologien, Jean-Yves Leloup, spécialiste des rites mortuaires, rassemble de son côté, dans les textes issus de six traditions en langue sacrée, des phrases essentielles pouvant s'épauler les unes aux autres. Il n'y avait plus, ensuite, qu'à composer ce Requiem "universel", cette liturgie du "grand repos", où l'on peut déposer tout ce qui s'agite, s'effraie, regrette ou désire en nous, pour retrouver un endroit paisible qui nous illumine...

Mais ça reste un rituel funéraire...

Un Requiem est une liturgie qui célèbre la mémoire des défunts. Mais elle est aussi là pour les endeuillés. Elle doit favoriser la reconnexion à ce qu'il y a de plus vivant en nous, loin de ces sensations et émotions dont nous souffrons tous d'être l'esclave, qui nous envahissent au quotidien, et sont souvent invalidantes.

Et la musique sacrée y parviendrait mieux que les autres ?

Il existe des airs qui font marcher les armées au pas, d'autres qui sont là pour nous distraire ou nous "éclater". Et puis il y a des musiques (et des façons de les écouter) qui nous permettent d'arrêter le temps, de recoller les morceaux, de descendre en nous-mêmes, d'aller où nous sommes attendus par une forme de silence intérieur. Et cet endroit est vraiment paradisiaque. Avec leurs rituels (leurs textes, leurs temples, leurs notes), les religions ont tenté de dire quelque chose de cet espace-là. Mais le sacré peut être aussi laïque, bien entendu. Toute musique devient sacrée dès lors qu'elle nous invite à retourner en nous-mêmes et nous donne accès à l'invisible...

Qu'est-ce que les grands compositeurs ont voulu mettre, dans leurs Requiems ?

Souvent le meilleur d'eux-mêmes... Face au destin de l'humanité, mais aussi face à leur propre finitude, Ockeghem, de Lassus, Mozart, Verdi, Brahms... ont chacun décrit des mondes différents, au moyen d'appels et d'incantations très variés. Personnellement, j'aime beaucoup celui de Fauré, tout en douceur et en tendresse extrême, qui vient chercher l'ange en nous, très apaisé, très souriant.

Et les sons qui parlent aux morts, ou des morts, que révèlent-ils ?

La beauté, l'éternité d'ici-bas. C'est comme au détour d'une phrase, ou à la contemplation d'une œuvre d'art : parfois, on ignore pourquoi, mais le monde s'ouvre à nous. 

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

Le n°31 de Larsen est disponible dans divers dépôts.