Gwenaël Mario Grisi : Grisant !

Gwenaël Mario Grisi : Grisant !
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Gwenaël Mario Grisi : Grisant ! - © Noel Isabelle

Entre pulsions atonales et élans romantiques, musique de chambre et pièces symphoniques, orchestrations pour la télé ou décors sonores pour le théâtre, le jeune compositeur carolo Gwenaël Mario Grisi ouvre toutes les portes. Dont celle de l’OPRL, où il est désormais en résidence. Son âge ? 28 ans. Vous avez bien lu…

Petites devinettes. Quel lien y a-t-il entre la musique de La statistique expliquée à mon chat (150.000 abonnés sur YouTube) et le Concerto pour percussion créé par l’OPRL en 2016 ? Ou encore entre l’enseignement de l’écriture musicale au Conservatoire de Bruxelles et l’orchestration de séries pour TF1 ? Réponse : Gwenaël Mario Grisi. Le nom ne vous dit pas (encore) grand-chose ? Ce n’est qu’une question de temps. Ce jeune Carolo, diplômé d’Arts2 (Mons), a la vie devant lui. Et un agenda qui explose déjà…

 

Êtes-vous un enfant prodige ?

Dire oui serait prétentieux ! Disons que j’ai commencé assez jeune et que ma musique plaît…

Composer à 7 ans, c’est quand même assez rare !

Eh oui ! Mais c’est venu tout seul, je vous assure. Je suivais le cours de piano à l’académie de Ransart. Un jour, ma professeure, Mme Feron, a convoqué mes parents car elle ne me voyait pas progresser. Je travaillais beaucoup à la maison mais, n’étant pas musiciens, mes parents ne savaient pas que j’improvisais plutôt que d’étudier Mozart… Cela a failli créer un quiproquo, car Mme Feron, en découvrant mes compositions, a cru que j’avais un autre professeur. Et qu’on n’osait pas lui dire ! Elle a eu l’intelligence de m’orienter vers de nouveaux horizons, Debussy, Reich, Glass et tant d’autres !

Votre premier grand moment de jeune compositeur ?

Le fait que ma première pièce symphonique, Da polvere a polvere, ait été primée en 2011 au concours international Tactus, parmi plus de 300 envois. Je n’avais que 20 ans. L’oeuvre a été créée par le Brussels Philharmonic, sous la direction de Michel Tabachnik, vous imaginez ? Je n’oublierai jamais ce moment. Après l’avoir jouée, il s’est retourné vers moi en me disant : Alors, qu’est-ce qu’on change ? J’étais tétanisé ! Je lui ai dit de demander aux musiciens…

Vous n’avez pas attendu d’être au Conservatoire pour apprendre à composer pour orchestre. Quel a été le déclic ? Et comment avez-vous fait, seul, vos premiers pas ?

J’avais 12 ou 13 ans. Un de mes professeurs m’a emmené au concert, où je n’allais jamais, pour entendre la Symphonie du Nouveau Monde, de Dvořák. Quelle révélation ! J’ai acheté la partition et je l’ai passée au crible. Je me suis pris au jeu, j’ai acheté des dizaines de partitions. J’écoutais la musique, puis j’essayais de reconstituer la manière dont elle avait été écrite, quels instruments étaient associés dans tel ou tel mouvement. En fait, mes premiers professeurs ont été les plus grands compositeurs eux-mêmes. Le conservatoire m’a ensuite évidemment apporté toutes les bases que je n’avais pas. Je pense notamment à mon professeur Victor Kissine, à Mons, qui m’a ouvert bien des pistes. Mais j’ai également fait un stage à Vienne avec Conrad Pope, qui a réalisé les orchestrations de nombreux films de John Williams.
 

Ce choix ne doit rien au hasard. Vous aimez aussi la musique de film, non ?

Oh oui ! Elle me fascine depuis ma plus jeune enfance. C’est vraiment l’univers dans lequel je désire évoluer professionnellement. Je pense même que c’est la vraie raison pour laquelle j’ai fait le Conservatoire.

Et pour laquelle vous avez passé trois mois à Hollywood ?

C’est exact. J’y ai travaillé comme orchestrateur sur quelques courts-métrages et j’y ai noué de fructueux contacts pour de futurs projets dans le cinéma.

C’est pour cela qu’il est difficile de vous enfermer dans un genre ? Voire même de définir votre style ?

Sans doute… Je déteste l’idée d’être catalogué sous une étiquette. Au début, certains ont dit que je faisais un mix entre la musique contemporaine et la musique de film. Cela me paraît réducteur. Quand je commence une partition, je ne sais pas vraiment où elle va me mener. J’utilise chaque esthétique de manière intuitive, atonale, romantique, impressionniste… mais toujours avec l’idée de raconter une histoire musicale. Même lorsque j’écris de la musique contemporaine par exemple, je laisse la porte ouverte à une trame narrative et aux émotions qui y sont liées.

On peut fuir les étiquettes, mais pas ceux qui vous ont influencé. Vous avez des mentors ?

Évidemment, en commençant par John Williams, dont j’étudie la musique très scrupuleusement depuis longtemps. Mais je devrais en citer tellement d’autres, dont Gustav Mahler et Richard Strauss, magiciens de l’orchestration. De toute façon, comme on dit dans le milieu de la musique de film, un bon compositeur ne plagie pas, mais il s’inspire beaucoup ! (rires)

Vous êtes en résidence à l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège pour un an et demi. À 28 ans, quel effet cela fait ?

J’ai parfois encore un peu de mal à y croire. C’est un fabuleux laboratoire…

Au vu du succès remporté par vos deux premières commandes, le Concerto pour percussion et le Livre de la Jungle, dont les trois représentations ont fait sold out, vous avez dépassé le stade expérimental…

Je peux en tout cas tester mes idées avec des musiciens aguerris. Leur expérience m’est extrêmement précieuse. Elle le sera tout autant dans les trois autres pièces que m’a commandées l’OPRL, dont un concerto pour cor. C’est l’un de mes instruments préférés, par sa couleur à la fois très noble et très dramatique.

Tout vous sourit, mais composer, c’est aussi se soumettre au jugement du public et à la critique, pas toujours tendre. Vous êtes prêt, pour le jour où ?

Oh j’ai déjà eu quelques critiques bien sûr. Lorsque le grand musicologue Harry Halbreich est venu me féliciter lors du concours Tactus, j’étais extrêmement fier. Je l’ai revu par la suite, lors d’un concert avec une autre de mes compositions. Et là, il m’a dit que je m’étais planté, mais que ce n’était pas très grave et que j’allais me reprendre. Je n’étais qu’en 2e année de conservatoire, et j’avoue que cela m’a un peu déstabilisé. Mais cela fait réfléchir aussi. Pour l’instant, je vois plutôt la vie en rose, mais je sais que je devrai apprendre à gérer des moments plus difficiles. Comme tout compositeur !

Larsen est le magazine de l'actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

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