Sages Comme des Sauvages : réunion au sommet

Selon les prescriptions de Charles Aznavour, la misère serait moins pénible au soleil. Parti enregistrer son deuxième album sur l’île de La Réunion, le groupe Sages Comme Des Sauvages revient à Bruxelles avec une analyse autrement mieux argumentée. Bordées de mélopées solaires, de luxuriantes harmonies vocales et de véritables réflexions politiques, les chansons du nouveau "Luxe Misère" explorent les fissures d’un mode en crise. Sur un air créole et sans prise de tête.

E n duo au quotidien, en couple sur scène, Ava Carrère et Ismaël Colombani échangent leurs consentements à travers les mélodies de Sages Comme des Sauvages. Depuis Bruxelles, les amoureux fantasment la chanson française sous le soleil de La Réunion. C’était déjà une destination de prédilection avant la formation du groupe, explique Ismaël. Nos premières démos sont d’ailleurs nées là-bas. Puis, nous y avons enregistré un clip qui a suscité un engouement inattendu. En cela, l’île est vraiment à l’origine de notre projet. En 2015, le tandem publie l’album "Largue La Peau". Ce premier essai était la somme de deux expériences solitaires : un assemblage maladroit d’envies communes. Malgré sa fabrication artisanale, le disque offre une incroyable exposition au duo.

Petits concerts et tournées à l’étranger installent le nom de Sages Comme des Sauvages dans le paysage. Aujourd’hui, le groupe revient avec "Luxe Misère". Le titre de ce deuxième album confronte deux mots qui, à eux seuls, semblent résumer une profonde fracture sociale. Le luxe génère de la misère, insiste Ava Carrère. C’est un fait. Un exemple ? De nos jours, les valeurs écologiques sont défendues par des vedettes habillées en Dior. Cette marque est une propriété du groupe LVMH et de son directeur Bernard Arnault, un mec qui fabrique de la misère dans le nord de la France, et un peu partout ailleurs, sans jamais tenir compte de l’environnement ou du climat. Dans l’album, nous mettons ce genre de paradoxe en évidence, mais avec le sourire et sans dramatiser. C’est juste une piqûre de rappel : une façon de rappeler que nous, musiciens, sommes bien conscients de la situation.

Produit par Jean Lamoot (Salif Keita, Noir Désir, Alain Bashung), "Luxe Misère" dévoile des ritournelles bercées par le folklore de La Réunion. Au-delà de l’influence du regretté Alain Péters, un grand nom du pays participe à la fête. Présent dans les couplets d’une chanson ("Le Goût de la fumée"), Danyèl Waro enveloppe en effet les mots de son accent créole. L’autre invitée de marque est Kate Stables, la chanteuse de "This Is The Kit". Son anglais enchante "De l’eau", un morceau folk tout doux et chaloupé. Comme chez Beirut ou Emily Loizeau, la musique de Sage Comme des Sauvages abolit les frontières, voyageant à l’autre bout du monde pour puiser ses plus belles inspirations.

Sous les traits colorés de sa pochette, "Luxe Misère" met aussi en lumière l’autre passion du groupe : la peinture et, en particulier, celle du Douanier Rousseau. Nous aimons son caractère populaire, sa façon d’aborder l’art avec une fausse naïveté. En plus, son travail présente plusieurs degrés de lecture : l’enfant s’attarde sur la nature luxuriante et les animaux. L’adulte y voit forcément des références existentialistes. Car au-delà des notes, les chansons parlent d’instants précis et de moments vécus.

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Le dernier album de "Sages comme des sauvages" © DR

Le morceau "Inattendu", par exemple, revient sur l’histoire d’une rencontre avec deux Soudanais en partance pour l’Angleterre. Pendant huit mois, ceux-ci ont vécu sous le toit du couple. À plusieurs reprises, nous avions évoqué la possibilité d’accueillir des migrants chez nous. Nous étions en contact avec une plateforme citoyenne d’hébergement. Mais nos actes ne suivaient pas la parole. Puis, un jour, Theo Francken a invité des officiels soudanais afin d’organiser des identifications dans le parc Maximilien. Cela ressemblait vraiment à des rafles. Face à l’urgence de la situation, nous sommes passés à l’action… Entre eux et nous, il y avait peu de mots mais énormément de compréhension. C’est ce que l’on raconte dans la chanson.

De son côté, le morceau "Yassou Evropi" évoque le naufrage européen. Personnellement, l’état de l’Union m’inquiète, confie Ava Carrère. J’ai grandi en Grèce. J’étais aux premières loges pendant la période d’austérité. Alors, forcément, ça fait réfléchir… Sous des airs décontractés et une certaine naïveté, les couplets de "Garçon" partent à l’assaut d’une robuste forteresse patriarcale. Dans nos sociétés, la virilité est standardisée. Les petits gars essaient de s’en tenir à une image stéréotypée. Pour se construire, ils doivent faire semblant. Cette attitude de loser était idéale pour un slow. Une danse de couple et des réflexions pour tous : Sages Comme des Sauvages a, bel et bien, choisi de partager son amour en musique.

Larsen

Article extrait du n°37 de Larsen.

Larsen est le magazine de l’actualité musicale en Fédération Wallonie-Bruxelles. Édité par le Conseil de la Musique, il touche à tous les styles, du classique au contemporain en passant par le jazz, l’électro, le rock ou la chanson.

Le n° 37 de Larsen est disponible gratuitement en ligne et dans divers dépôts