Wiera Gran, l'oubliée de l'histoire

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La chanteuse du célèbre « Pianiste », Wiera Gran,  est l' « accusée », dans le récit d'Agata Tuszynska.

 Christine Pinchart a rencontré Agata Tuszynska, passionnée par le destin de Wiera Gran.

 Christine Pinchart : Cet ouvrage est à la fois un roman et un document ?

Agata Tuszynska : Oui, puisque j’ai pu rencontrer Wiera Gran. C’est tout ce qu’elle m’a raconté, et j’ai eu envie de donner la voix à cette chanteuse oubliée en Pologne et oubliée partout dans le monde, parce qu’elle a été accusée de collaborer avec les allemands. Tout ce qu’elle n’a pas pu me dire, j’ai essayé de le reconstruire, en utilisant le document et le témoignage de l’autre.

Comment avez-vous découvert le personnage ?

Agata Tuszynska : On m’en a parlé quand j’étais à Paris dans les années 1991, 1992 et on a évoqué une chanteuse du ghetto de Varsovie, qui a été jugée pour collaboration. J’ai trouvé ça très intéressant, et j’ai voulu comprendre comment on pouvait être dans le ghetto, juive, polonaise, vedette du ghetto de Varsovie et collaborer. Ca n’allait pas ensemble, et j’ai voulu savoir ce qu’il y avait derrière cette accusation. Et puis aussi, il y a eu la révélation de ma mère, quand j’avais 19 ans, qui m’a dit qu’elle était juive.  Elle avait vécu dans le ghetto et toute la famille avait été tuée. Et ce ghetto est resté comme un point de référence où j’ai voulu entrer encore une fois, mais avec cette chanteuse.

On est dans une période où il est impossible de faire la part des choses, où tout est flou?

Agata Tuszynska : C’est ce que je veux montrer, le choix facile n’existe pas, il n’y a qu’une zone grise.  Wiera est une star avant la guerre, et chanter pour elle c’est exister. Si elle ne chante plus, elle n’est plus. Et puis dans le ghetto, les juifs ont faim de pain, mais ils ont faim aussi d’art, de théâtre et de musique. Dans le ghetto, il y avait plusieurs théâtres, il y avait même un orchestre, mais il fallait de l’argent pour fréquenter ces endroits. Et les gens qui avaient de l’argent avant la guerre ou qui en ont gagné dans le ghetto, formaient le public de Wiera Gran. Était-ce moral ou pas ? Elle voulait gagner sa vie en chantant, voilà ; il ne nous appartient pas de juger. Et puis, elle a chanté pour ce qu’on appelait la gestapo juive, et on l’a vue en compagnie de certaines de ces personnes ; ce qui a suffi après la guerre pour l’accuser de collaboration.  

A la fin de la guerre elle est innocentée, mais sa réputation la suit jusqu’en Israël ? 

Agata Tuszynska : Oui, les rumeurs continuent, et j’essaie de comprendre le mécanisme qui fait que quelqu’un est poursuivi à ce point par les ragots. De Tel-Aviv à New York en passant par Caracas, puis encore à Paris etc… Elle n’a jamais pu se libérer de ces accusations, et pourtant elle voulait communiquer au monde qu’elle était innocente, mais le monde ne voulait pas l’entendre.



Elle était très belle ?

Agata Tuszynska : Elle était extrêmement belle, et elle a osé chanter dans la  ville de la mort. Certains voyaient une belle femme qui permettait l’évasion. D’autres ne voyaient qu’une femme qui privilégiait les riches. Elle est bien sûr allée à New-York, mais sa carrière aurait été tout autre si elle était restée en Pologne. Elle était déracinée, c’était très visible quand je l’ai rencontrée à la fin de sa vie, dans son petit appartement à Paris, seule. Elle était hantée par les ombres du passé.

Il aurait suffi que Wladyslaw Szpilman, le célèbre « pianiste » de Polanski, lui donne du travail ?

Agata Tuszynska : C’était lui le pianiste, et il a dit non. Ils étaient les seuls artistes survivants de la guerre, et il lui a dit que la rumeur l’empêchait de l’engager à la radio polonaise. Elle avait perdu sa famille, et le malheur s’acharnait.

Wiera Gran est décédée le 19 novembre 2007,  le livr