"Vive la chienlit", le dessinateur Siné revient sur Mai 68

Siné
Siné - © ROBERT FRANCOIS - AFP

"Sauve-qui-peut!" Le plus enragé des dessinateurs de presse, Maurice Sinet, plus connu sous le nom de Siné, reprend ses mémoires en revenant notamment sur Mai 68 dans un nouvel opus de "Ma vie, mon oeuvre, mon cul", à paraître mercredi.

A bientôt 87 ans, gravement malade, Siné n'a rien perdu de sa hargne et de son humour grinçant. Le 9e tome de ses mémoires entraîne le lecteur dans la Chine de Mao, en Algérie, à Cuba et dans le Paris effervescent de Mai 68.

Siné en Chine en 1965, à la veille de la Révolution culturelle, cela provoque évidemment des étincelles. Le sens de l'humour n'étant pas la principale vertu des maoïstes. Siné raconte comment il fut contraint d'écrire son "autocritique" pour avoir dessiné sur les enveloppes des lettres envoyées à ses amis un chat miaulant "Mao", le drapeau chinois accroché au bout de sa queue.

Un mois en Chine aura suffi pour me "dégoûter" de la pensée du président Mao, écrit-il.

Aspect méconnu de sa biographie, Siné l'anarchiste explique aussi qu'il fut, au début de la toute jeune république algérienne, en charge de tout le graphisme de la compagnie du gaz et du pétrole algérien, la Sonatrach.

"J'avais complètement conçu, de A à Z, l'image de marque de la société de pétrole algérienne", se souvient Siné.

Il raconte aussi avoir emmené Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères, dans un Club Med à Tipasa, où la clientèle était uniquement étrangère.

"Bouteflika avait eu vent de la présence de jolies filles dans le club", dit Siné, qui précise que "le club ferma six mois plus tard".

'A fond la caisse'

La vie de Siné serait incomplète sans mention de son addiction à l'alcool et au sexe. Il raconte sans fard ses nuits au commissariat pour ivresse et explique crûment: "J'avais envie de m'envoyer en l'air, sans contraintes, sans retenue, sans comptes à rendre! Et c'est ce que j'ai fait, à fond la caisse!".

A Cuba, en 1967, il rencontre Rosa, "jolie Black plantureuse au sourire craquant". C'est par elle qu'il apprend, incrédule, que le racisme existe dans l'île de Fidel Castro.

Le volume se clôt sur Mai 68. Pour raconter cet épisode, Siné a choisi de publier les lettres torrides qu'il envoyait à l'époque à celle qui allait devenir sa femme, Catherine, vivant alors au Brésil.

Ces lettres constituent un témoignage de première main sur la révolution avortée de Mai 68 vue du côté des "enragés".

"Si le PC n'existait pas, il y aurait la guerre civile", regrette Siné dans une lettre datée du 19 mai 1968. On assiste à la naissance de son journal éphémère, "L'Enragé". "J'ai trouvé un chouette titre", écrit-il à Catherine.

Dans une autre lettre, datée du 16 mai, Siné s'enthousiasme de la grève générale. "Si on libère le pays, tu reviens: on sera commissaires du peuple! Salut rouge et baisers roses", dit Siné.

Le livre fourmille d'anecdotes sur ces années où "le fond de l'air était rouge". Siné raconte ainsi l'accueil, en 1966 ou 1967, de "son pote cubain" Carlos Franqui dans sa maison de campagne de Normandie. L'écrivain cubain, qui allait devenir dissident et se brouiller avec le régime castriste peu après ce séjour, était venu en France pour soigner son fils.

Durant le séjour de Franqui, Siné se souvient d'un coup de fil des gendarmes pour lui signaler que des gens "qui ne parlent pas notre langue" occupent sa maison. "Ce sont des amis espagnols", répond Siné en demandant ce qui se passe. "Eh bien, répond le gendarme, la standardiste du village nous a appelés pour nous expliquer que quelqu'un avait demandé à parler à Fidel Castro à La Havane depuis votre numéro."

Carlos Franqui avait expliqué à la standardiste médusée qu'il ne connaissait pas le numéro de Castro mais qu'il était "très facile à trouver car il était très connu là-bas".

L'ouvrage est totalement manuscrit et illustré de dessins et documents d'époque.