Un livre et une expo sur les toilettes publiques, "ancêtres des applis de rencontre" par l'artiste Marc Martin

Un livre et une expo sur les toilettes publiques, "ancêtres des applis de rencontre" par l’artiste Marc Martin
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Un livre et une expo sur les toilettes publiques, "ancêtres des applis de rencontre" par l’artiste Marc Martin - © Witthaya Prasongsin - Getty Images

À l’occasion de la journée internationale des toilettes ce 19 novembre, l’artiste visuel Marc Martin revient sur l’histoire méconnue et controversée de ce petit coin empreint de liberté.

Latrines, vespasiennes, urinoirs, uritrottoirs, sanisettes, pissotières, lavatories… Il existe une multitude de mots pour désigner les toilettes publiques. Bien qu’ils fassent partie du paysage urbain depuis des siècles, ces espaces confinés ont longtemps cultivé une image sulfureuse de lieux de rencontres clandestins.

Extraits d’interview.

Comment en vient-on à écrire un livre sur les toilettes publiques ?

Les toilettes publiques nous inspirent instinctivement une sorte de répulsion. C’est un lieu qu’on essaie d’éviter le plus possible. Je me suis lancé dans ce projet pour aller à l’encontre de la vision négative des toilettes publiques que l’on a communément.

En tant qu’artiste, j’ai décidé de sortir ce lieu des oubliettes de l’Histoire par le prisme de l’art.

Il faut dire que les toilettes publiques d’aujourd’hui ne ressemblent en rien aux vespasiennes du XIXe siècle, qui étaient des édifices à l’esthétique soignée. Elles s’intégraient parfaitement au mobilier urbain de l’époque… contrairement à celles d’aujourd’hui !

D’autre part, les vespasiennes ont également permis aux femmes de faire entendre leur première revendication féministe. Pendant près de 150 ans, les toilettes publiques étaient exclusivement réservées aux hommes. Ils étaient les seuls à avoir le droit de pisser dans la rue, à tel point qu’il y avait 4000 vespasiennes sur les trottoirs parisiens contre 10 chalets d’aisance pour dames. Les femmes étaient clairement lésées dans cette affaire. Si la vespasienne s’inscrivait dans un schéma binaire et patriarcal, ce lieu est rapidement devenu le repère de toutes les minorités. Des homosexuels, mais aussi des résistants, qui s’échangeaient des informations codées avec l’alibi d’aller aux toilettes. Ce petit édifice, construit par des hommes pour des hommes, a connu toutes les déviances.

Le mot "tasse" fait immédiatement penser au café ou au thé, mais, à l’époque, l’expression "faire les tasses" renvoyait au fait de draguer dans les pissotières.

Dans "Les Tasses : Toilettes publiques, affaires privées", vous décrivez les urinoirs comme un lieu de rencontre pour les homosexuels. Selon vous, comment expliquer ce phénomène ?

La communauté LGBTQI a dorénavant tous les moyens du monde pour faire des rencontres, mais ce n’était pas le cas il y a quelques années. Dans mon livre, je dis que les vespasiennes sont les ancêtres des applis de rencontre. C’était le seul lieu public où les homosexuels pouvaient se parler librement et découvrir leur sexualité. Mais ça a toujours été un endroit de rencontre un peu honteux, même au sein de la communauté LGBTQI.

Il faut dire que ce n’est pas glorieux de se rencontrer dans les chiottes…

C’est pour cela que j’ai récolté les témoignages des "anciens" autour de leurs années pissotières. L’un d’entre eux était resté 25 ans avec un ami qu’il avait rencontré dans les toilettes publiques, une chose qu’ils n’avaient jamais racontée à leurs proches. Quand on leur posait la question, ils disaient qu’ils avaient fait connaissance dans un parc… et non dans le pissoir du parc.

Des tas de gens ont vécu dans l’ombre une liberté sexuelle qu’on ne leur accordait pas au grand jour. Les nouvelles générations ne peuvent pas imaginer qu’on pouvait se rencontrer dans des toilettes publiques à une époque.

Quand j’étais petit, je me souviens que ma mère me disait d’aller uriner contre un arbre au lieu d’utiliser les urinoirs.

C’était de notoriété publique : tout le monde savait ce qu’il s’y passait. Ces lieux ont perdu leur côté sulfureux parce que les gens disposent de nombreuses possibilités pour se rencontrer autrement.

De Marcel Duchamp à Maurizio Cattelan, les artistes se sont souvent inspirés des toilettes… quitte à faire polémique. Comment ont été accueillis votre livre et l’exposition qui l’accompagnait ?

Tout ce qui touche au sexe et à l’intime reste un sujet très controversé. J’ai rencontré beaucoup de difficultés au moment de monter une exposition autour de mes découvertes sur les toilettes publiques à Paris. On m’avait proposé d’en organiser une sur l’architecture des vespasiennes mais en laissant de côté tout le brassage social de ce lieu.

Les toilettes sont un véritable lieu de transgression, qui bousculent les frontières entre le riche et le pauvre, les hommes et les femmes et même les générations. On peut également y découvrir le plaisir, en dépit de toute forme d’autorité. J’ai rassemblé des témoignages qui racontaient que les portes des toilettes des écoles étaient parfois coupées à mi-hauteur pour que les enseignants puissent garder un œil sur ce qu’il s’y passait. Même si cette petite zone d’interdit m’a beaucoup inspiré, j’ai eu énormément de mal à montrer qu’il y avait des histoires intéressantes derrière ce sujet qui pue.

L’exposition virtuelle, "Les Tasses : Toilettes publiques, affaires privées", est actuellement disponible sur le site officiel de Marc Martin.