Ulysse 1781 : 1. Le cyclope

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ulysse - © delcourt

Revisiter le mythe d’Ulysse à la fin de la guerre d’indépendance des Etats-Unis : une fameuse gageure réussie tout au long d’un premier album au scénario et au graphisme superbes ! Une réussite continuée par une exposition à Bruxelles, à la galerie Bruxelles-Paris, jusqu’au 7 mars.

En l’an de grâce 1781, Ulysse McHendricks , militaire avide d’abord de violence et de lutte, apprend que sa femme, Penn, est retenue en otage par des Anglais. En compagnie de son fils, il monte une expédition pour aller délivrer son épouse. Mais en s’enfonçant dans les forêts américaines, il va devoir affronter bien plus que de simples ennemis : les esprits indiens et leur émanation, un monstre à l’extraordinaire puissance.

Le personnage d’Ulysse occupe tout l’espace, dans cette histoire. Il correspond, sans aucun doute, au héros créé par Homère en son temps, et Xavier Dorison a eu à cœur d’user des codes homériens pour définir les contours physiques et émotionnels de son militaire en quête incessante de gloire et de victoire. Mais là où Homère nous emmenait dans une longue saga mettant en évidence les qualités d’Ulysse, cette bande dessinée décide, quant à elle, de s’attarder à une humanité qui n’a, finalement, rien d’héroïque. Et elle s’éloigne du récit originel, par petites touches, par exemple en mettant aux côtés d’Ulysse son fils, et en créant entre eux un évident conflit. Le père est un guerrier, le fils est un artiste, l’un n’a aucun respect pour la vie humaine, sauf celle de ses " hommes ", l’autre vénère la vie. Il en résulte, au-delà de la simple intrigue, un portrait de ce que la guerre peut faire d’un être humain.

Chez Homère, la légende jaillissait, en quelque sorte, de ce qu’étaient les croyances et les fois de tout un chacun. Ici, les dieux grecs ne sont plus de mise, et c’est au travers du " fantastique " que peut naître l’aventure, la quête inhumaine de l’humain Ulysse, à la poursuite, finalement, de lui-même. Bien sûr, l’arrivée du cyclope ponctue, en fin d’album, la réalité d’un ailleurs de légende. Mais le fantastique se sent, de bout en bout, comme tapi à l’arrière-plan des péripéties racontées et dessinées. Et la force –et la réussite- de cet album est d’insérer cet " improbable " dans un monde réaliste fourmillant de détails fidèles à ce qu’était la réalité de cette fin de 18ème siècle.

Pour qu’un récit comme celui entamé dans cet Ulysse 1781 parvienne à captiver, il faut qu’une osmose existe entre le scénariste et le dessinateur. Et c’est le cas, ici, dans ces pages/planches qui sont, chacune, vivantes, grâce à des alternances narratives de plans, d’angles de vue, de perspectives époustouflantes. Là où le scénariste Dorison construit une histoire, le dessinateur Eric Hérenguel réussit à ériger une narration graphique qui étonne, qui émerveille, qui rythme les mouvances et les mouvements de chaque personnage.

L’exposition qui est consacrée aux planches originales de cet album se tient dans un lieu de Bruxelles habité encore par son passé. Et aux murs de la galerie Bruxelles-Paris, les somptueux noirs et blancs de Hérenguel se dévoilent et révèlent le talent réaliste extraordinaire de cet artiste français amoureux de Bruxelles. Et face à ces planches, que baigne une lumière intérieure, que rythme un mouvement dans le graphisme, on ne peut qu’admirer aussi, l’album ouvert, ce qu’a été le travail du coloriste, Sébastien Lamirand. Et c’est tout cela, scénario, dessin et couleur qui font totalement de cet Ulysse 1781 un album hors du commun.

De facture classique, certes, mais avec des explosions et des envolées qui surprennent et enthousiasment, cette série naissante possède d’ores et déjà bien plus que des promesses. Les personnages ont une belle consistance, l’époque est rendue avec une justesse réaliste parfaite, et le souffle épique qui nimbe toute l’histoire n’est pas près, c’est évident, de s’éteindre !

A lire, donc, et à admirer tout au long de l’exposition consacrée à l’art graphique de Eric Hérenguel !

 

Jacques Schraûwen

Ulysse 1781 : 1. Le cyclope (scénario : Dorison – dessin : Hérenguel – éditeur : Delcourt)

Exposition jusqu’au 7 mars à la Galerie Bruxelles-Paris, 29, place de la Vieille Halle aux Blés – 1000 Bruxelles)