Semaine de la Pop Philosophie - Francis Métivier : Sexe et Philosophie

Semaine de la Pop Philosophie  - Francis Métivier : Sexe et Philosophie
Semaine de la Pop Philosophie - Francis Métivier : Sexe et Philosophie - © Droits réservés

C’est la troisième édition de la Semaine de la Pop Philosophie à Bruxelles. L’opportunité de nous entretenir avec le philosophe français Francis Métivier. Il fait une ode au sexe et à la philosophie. Vagissante, tonitruante… L’œuvre n’a pas fini de grandir.

 

Vous dites : " le Sexe est le plus grand des vides philosophiques. " Pourquoi ?

Ici, le mot sexe renvoie à l’activité sexuelle, aux rapports sexuels ou concrètement aux différentes positions et pratiques sexuelles. Il ne renvoie pas à la sexualité au sens médical ni au sens sociologique.

Nous avons souvent l’impression que le sexe est un sujet philosophique. Mais dans les faits, ce n’est pas le cas. Nous confondons le sexe et l’amour. Les philosophes ont surtout parlé de l’amour.

Lorsque nous lisons les philosophes qui écrivent sur l’amour, nous avons le sentiment qu’ils vont parler du sexe. Mais ils ne le font pas ou du moins de manière extrêmement rapide. Dans Le Banquet de Platon, c’est très clair. Nombreux sont les passages sur l’amour, on frôle le sujet. Je ne sais pas si on l’évite mais il n’est pas abordé dans les moments clés.

L’idée n’est pas de faire une psychanalyse des philosophes et de se demander pourquoi ils ne parlent pas de sexe alors que nous nous y attendons. Non.

C’est comme s’il manquait des pièces à un puzzle, mon travail consiste à combler les vides et à essayer de concevoir - pas d’imaginer car ce n’est pas de la littérature - l’approche de la question si les auteurs en avaient parlé.

Justement, comment parvenez-vous à lier sexe et philosophie ? Comment parvenez-vous à combler les vides ?

Encore une fois, je reprends la comparaison avec le puzzle auquel il manque des pièces importantes, on les reconstitue à partir de ce qu’il existe autour. C’est à partir de la connaissance que j’ai des auteurs, que je déduis ce qu’est leur non dit sur le sexe.

Quelles leçons politiques et philosophiques pouvons-nous tirer de notre positionnement propre par à rapport aux pratiques sexuelles ?

La politique est hors sujet. S’il devait y avoir un rapport entre Sexe et Politique, il y aurait des programmes sur le sujet chez les politiques (rires). Et il n’y en a pas. À mon sens, le sexe et la politique, ça n’a rien avoir. Je ne suis pas du tout persuadé que la pensée de Sade ait une dimension politique. Elle a la dimension de révolte sociale et morale, mais politique, non. En tout cas, pas au sens de l’art de gouverner.

Et si le sexe renvoie à des orientations ou des tendances sexuelles –ce qui n’est pas la même chose même si c’est lié -, la politique intervient seulement pour récupérer les choses. Après la politique a à s’occuper de la morale au sens large, de la question du mariage, des lois de la parenté, etc. Mais cela n’a rien à voir avec le sexe.

Évacuons la dimension politique de la question…

Dans la conférence Sexe et Philosophie que je vais donner à La Bellone durant la Semaine de la Pop philosophie et dans le livre Sexe & philo, je ne parle pas du positionnement sur la question. Par contre, je parle de position (rires).

Je pense que le positionnement sur le sexe est lié à la pratique elle-même, à la position qu’on prend. Mon discours se situe à l’intérieur et non à l’extérieur du sexe. Ma démarche consiste surtout, à partir des différentes positions et pratiques sexuelles inscrites dans la sphère privée, à voir quelle est leur dimension philosophique et quel est leur sens.

Lorsque j’ai commencé à écrire Sexe & philo, je suis parti du constat qu’il y avait une grande richesse, une grande diversité des positions. Elles ne se limitent pas à une ou deux positions comme chez beaucoup de mammifères. Je me suis dit : s’il y en a autant, c’est bien pour une raison. Peut-être que chaque position possède un sens spécifique. Je me suis dit : allons-y ! Mais j’ai choisi d’adopter un point de vue de l’intérieur.

Mon point de vue est phénoménologique. En philosophie, il s’agit du point de vue du sujet conscient. C’est le contraire de la pornographie (caméra extérieure), j’essaie d’écrire, parler de la question en me plaçant en lieu et place du sujet pensant, de la conscience pensante. Ce qui n’est pas facile. A priori, nous sommes deux (rires). C’est pour cette raison que, dans le livre, mon avis qui essaie d’être neutre mais qui est malgré tout masculin, est contrebalancé par l’avis d’une femme issue d’une profession très différente de la mienne, actrice porno (ndlr Ovidie), afin d’éviter tous les écueils inconscients.

Pouvez-vous évoquer une position sexuelle qui renverrait à un sens philosophique précis ?

L’exemple le plus évident est celui de la levrette, associé à une position première, primitive, voire préhistorique. Nous pouvons nous demander si cette pratique, à notre époque contemporaine, n’est pas une forme de nostalgie ou du moins de résurgence de l’état de nature. Je dis cela par à rapport à la pensée de Jean-Jacques Rousseau. Je pose une question très imagée : comment fait-on l’amour dans l’hypothèse de l’état de nature de Rousseau ? On imagine aisément que c’est la position préhistorique. Le sens serait une sorte de retour aux origines.

Et quel serait le rapport avec le Contrat social de Rousseau (sourires) ?

Il n’y en a pas. Mais vous avez raison. Lorsque je m’interroge, je me fonde sur le Discours sur le fondement et les origines de l’inégalité parmi les hommes publié en 1755 et non sur Du contrat social ou Principes du droit politique publié en 1762 qui correspond à autre chose. Où les deux personnes sont en symétrie, à égalité.

Je n’ai plus en tête mon livre, mais je pense que je parle du Contrat social pour expliquer le mécanisme du 69 dans lequel, il y a, à la fois, le respect des différences et une forme d’équivalence, voire " d’égalité ", symbolique, presque contractuelle. Car si l’un arrête, la pratique n’existe plus (sourire). C’est le principe politique de la réciprocité simultanée chez Rousseau. Cette pratique est moins un contrat politique qu’un contrat moral.

Est-ce que les inégalités sexuelles nous permettent de mieux comprendre les inégalités sociales et toutes les violences réelles ?

Il y a des inégalités liées au sexe, donc au genre. Est-ce que ça crée des inégalités ? Oui. Si nous prenons l’exemple du viol, c’est forcément un exemple d’inégalité lié à la pratique du sexe qui découle en partie des inégalités de sexe et de la position sociale, etc. Mais en même temps, c’est une dérive du sexe.

Si nous prenons le problème à la base qui est celui de la différence, la question est : comment pouvons-nous faire pour que la différence ne se traduise pas en inégalité flagrante ? Et qu’elle-même ne se traduise pas en inégalité ni en crime ? Cette question a une dimension moins politique que sociale. Elle est liée à la manière dont les différences existantes, sont stigmatisées et deviennent des inégalités. Et comment certains en tirent profit en les transformant en injustice. Le viol est une injustice du rapport sexuel.

Est ce que la pratique sexuelle nous permet de mieux comprendre le statut d’une femme ou d’un homme, propre à une époque, à une société ?

Propre à une époque et à une société … probablement. La pratique sexuelle permet de comprendre le statut de l’autre. Quand il s’agit de comprendre, c’est très intéressant. Mais quand il s’agit d’en profiter, ça l’est tout de suite moins. Après, cela dépend du degré de conscience. Je pense qu’il y a des hommes et des femmes qui ne cherchent pas à comprendre, qui cherchent seulement à profiter, aussi bien dans le bon sens que dans le mauvais sens du terme (abuser de), etc.

Mais je pense que dans un rapport à peu près conscient, consentant, il y a l’idée de la prise de conscience de qui est l’autre pendant le sexe. Oui, complètement.

Est-ce que le territoire de la liberté, c’est le corps ?

C’et un territoire limité qui est à l’image de notre corps. Autrement dit avec des aptitudes et des limites que nous connaissons plus ou moins. Mais dans ces imites existe un champ de liberté. Lorsque j’évoque la diversité des positions chez l’être humain, cela fait partie de la manifestation de cette liberté dans les limites de notre corps. Il existe un champ de liberté dans le sexe, incroyable même si nous ne pouvons pas tout faire. Le sexe est un champ de liberté.

Quel est pour vous le plus grand texte qui lie Sexe et Philosophie ?

Il y en a un. Mais c’est un texte où le sexe est à deux doigts du sexe, il n’y est pas en tant que tel (sourire). C’est le discours de Diotime dans Le Banquet de Platon. Il est à la fois un argument et une histoire mythologique : la naissance d’Éros. C’est l’histoire d’une procréation à laquelle personne n’assiste.

C’est précisément, là que Platon aurait pu écrire un joli texte, pas pornographique mais presque (rires). Dans le texte, Penia et Poros se rencontrent. Et la phrase d’après, Eros naît. Entre les deux, on ne sait pas ce qui s’est passé. Le plus beau texte, c’est peut-être celui que Platon n’a pas écrit. C’est une ellipse. Platon est très descriptif dans Le Banquet. Faire une description n’aurait pas dénoté avec le style ni le genre du texte.

Entretien réalisé par Sylvia Botella via skype le 30 septembre 2015

 

Conférence Sexe et philosophie// Francis Métivier, le 2 octobre à La Bellone dans le cadre de la Semaine de la Pop Philosophie à Bruxelles, du 28 septembre au 2 octobre 2015.

www.semainedelapopphilosophie.fr

 

Sexe & Philo de Francis Métivier, Ovidie et Nicolas Poupon, 2012.