Sagan et fils, ou Françoise Sagan racontée par son fils Denis Westhoff

Françoise Sagan et son fils Denis Westhoff
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Françoise Sagan et son fils Denis Westhoff - © © Giancarlo Botti/Stills/Gamma

Sagan, c'est un succès littéraire sans précédent pour une femme à la liberté, à l’engagement et à la joie de vivre hors normes, qui craignait la solitude plus que tout. Elle y mourra, sans amis et dans le dénuement le plus complet.

Christine Pinchart a rencontré Denis Westhoff, le fils de Françoise Sagan.

Christine Pinchart : C’est cette liberté, cette indépendance et cet engagement que vous souhaitez faire transparaître de manière évidente dans ce livre ?

Denis Westhoff : C’est pour ces choses qu’elle était la plus connue. Sa générosité aussi, dont je parle dans le livre. Et puis son engagement du fait de cette liberté ; elle n’hésitera jamais à prendre part à des combats pour des choses qui lui semblaient suffisamment indignes et révoltantes. Elle a été libre et elle a signé par exemple le manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie et le manifeste des 343 salopes, en faveur de l’IVG. Elle a été libre dans sa façon de vivre, d’écrire et de s’engager politiquement.

Vous avez aujourd’hui, le sentiment d’avoir compris ce qui lui était arrivé avec le succès de "Bonjour tristesse" ?

Non je n’ai pas du tout conscience des raisons du succès et du phénomène. Elle non plus d’ailleurs, elle disait ne pas du tout comprendre le battage qu’il y a eu à l’époque. Elle est la première surprise par cette frénésie et cette agitation autour du livre. Et puis, elle est restée assez pudique sur le succès de cet ouvrage. Elle m’a peu parlé de cette période, c’est moi qui ai découvert l’émulation grâce aux amis et à la presse.

Un succès comme celui-là existe-t-il encore aujourd’hui ?

Non je ne crois pas. En tout cas pour les mêmes raisons non, je ne crois pas. Il existe aujourd’hui des grands succès de librairie, mais ils sont plus liés à des raisons commerciales et de marketing. Cela correspond à la manière dont on fait la promotion d’un livre. "Bonjour tristesse" a eu un grand succès mais il a été un grand scandale. Aujourd’hui il n’y a plus de scandales, ou il faut frapper très fort. Aujourd’hui, les succès de reconnaissance sont rares.

A l’époque quand on était un grand écrivain, on s’exprimait aussi dans la presse. C’est ce qu’elle a fait dans l’Express et qui la mettait en contact direct avec le public. Elle était moins solitaire que dans l’écriture d’un livre ?

Dans l’Express et dans Elle, elle a écrit et pour des raisons différentes. Dans Elle, elle écrivait des petites fictions et dans l’Express, cela avait plus un rapport avec son engagement. Dans tous les cas, c’était pour elle un travail solitaire. Mais elle s’est servie de la presse, et la presse s’est servie d’elle, ce fut un échange de bons procédés.

Votre père fait figure de compagnon rassurant ?

Il est rassurant, il est toujours de bonne humeur et c’est une des qualités que tout le monde lui attribue. C’est une compagnie agréable ; il prend la vie de façon légère, et du bon côté. Il est aussi détaché de nombreuses responsabilités.

A propos de votre mère, vous évoquez surtout sa générosité et son détachement par rapport aux choses matérielles. C’est aussi comme cela que son entourage la voyait : elle donnait énormément ?

Il y avait cette petite boîte à la maison où l’on pouvait puiser pour se faire plaisir ; les amis le savaient. C’était quelqu’un d’une grande intelligence et qui a compris très tôt ce qu’est l’être humain. Elle est d’une lucidité extraordinaire dans ses livres et dans ses interviews, et elle savait à quel point il était difficile d’être dans le besoin et dans la souffrance. Elle avait lu de grands auteurs très jeunes : Tolstoï, Stendhal, Dostoïevski, Proust et ça lui a donné la passion de l’être humain.

Et vous dites qu’elle a terminé sa vie dans la solitude et le dénuement ?

Elle a eu une vie très remplie et la chose qui lui faisait le plus peur, c’était la solitude. A la fin de sa vie, les huit dernières années, elle va être coupée du monde et très solitaire. Elle a un accident de la hanche qui la rend infirme et l’empêche de prendre sa voiture pour aller se promener, voir des amis, des expositions. Elle va perdre l’autonomie pour se retrouver très seule. Et par-dessus tout cela, s’ajoutent des problèmes de santé et de drogue, des problèmes d’argent et des problèmes juridiques. Elle va finir dans cette solitude forcée qu’elle redoutait par-dessus tout.

D’où vient cette fascination pour les voitures ?

Son père déjà avait le goût des voitures, et lorsqu’elle a gagné beaucoup d’argent avec son livre, elle s’est acheté une voiture rapide. On est en 55-60, les routes sont désertes et on peut traverser Paris en quinze minutes. Et la voiture représente cet instrument de liberté qui lui permet de se rendre où bon lui semble.  Et comme elle est libre, qu’elle a de l’argent et qu’elle peut faire ce qu’elle veut, elle aime aller vite, défier l’existence et défier la mort.

 

Denis Westhoff nous donne à voir le regard du petit garçon, puis du fils et enfin de l’héritier d’une histoire, d’un parcours et d’une vie que Françoise Sagan lui a rendue extraordinaire. Le livre est paru chez Stock.

 

Christine Pinchart

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