Retour au Kosovo - BD-Reportage biographique couronné d'un prix spécial à la Foire du Livre.

En 1999, Gani Jakupi vit loin de son Kosovo natal. Quand arrive la guerre, il est à l'abri des balles à Barcelone avec sa femme et son fils. A l'abri des balles, mais pas des images qui lui rappellent non seulement ses origines mais aussi qu'une bonne part de sa famille y vit toujours. Famille avec laquelle les contacts sont vite interrompus faute de lignes téléphoniques ou de connexions internet. Quand Milosevic finira par céder face aux forces de l'OTAN, de nombreuses exactions auront été perpétrées… Quelques semaines plus tard, un ami photographe propose à Jakupi de réaliser un reportage sur place. Cet album est le compte-rendu dessiné de ce retour aux sources.

 

Les Balkans, c'est compliqué, la possession du Kosovo est un sujet de dispute entre Serbes et Kosovars depuis le XIème siècle, autant dire depuis toujours. Chacun s'estimant seul occupant légitime de la région. Dans l'album, Jakupi parvient à ne pas prendre de position pour les uns ou pour les autres. Bien que victime directe de par son appartenance au peuple kosovar, il se contente d'observer et de rapporter son retour sur les lieux de son enfance. Rappelant qu'enfant, il jouait en toute amitié avec les petits Serbes de son quartier, il ne tente pas d'expliquer les causes du conflit mais seulement ses effets.

 

Le dessin de l'Espagnol Jorge González est réalisé aux crayons et pastels gras. Ses cases viennent renforcer le témoignage du scénariste, elles sont autant de dessins impressionnistes qui illustrent les descriptifs de Jakupi car l'album contient très peu de dialogues. Les planches, qui auraien dû être réalisées en 3-4 mois selon l'estimation du dessinateur, ont mis finalement 3 ans à voir le jour, c'est dire le travail réalisé…

 

Jakupi était présent à la Foire du Livre de Bruxelles pour y recevoir le prix spécial Cognito, une fondation ayant pour vocation de faire découvrir ou redécouvrir l’Histoire à travers la bande dessinée. Court extrait d'une - longue - rencontre avec un homme profondément humaniste

Mon Petit Neuvième : Comment avez-vous vécu – alors que vous étiez à l'étranger et donc à l'abri des balles – ce conflit.

Gani Jakupi : Durement : on a l'impression qu'on a mis un rideau de fer, dans cette époque que je décris, c'est la sensation la plus dure. Les images de la télé ne sont qu'une partie de ce qui se passe et sans internet, les communications en direct difficiles.

MPN : Ça signifie qu'une fois sur place, malgré les dégâts du conflit, c'était plus facile à vivre ?

GJ : Oui, c'est ce qui m'a choqué, c'était que c'était plus facile à vivre, c'est aussi ce qui m'a poussé à écrire ce livre. En fin de compte je me comportais normalement dans une situation anormale. Parce que j'étais censé y être comme journaliste donc il fallait que je garde la tête froide alors que j'entrais dans une pièce et que le sol était baigné de sang. Ça vous retourne. Vous voyez du malheur, la peur, l'angoisse. Ça dépasse les limites de ce qu'on peut recevoir normalement et c'était monnaie courante. Je ne suis pas journaliste de guerre, mais l'après-guerre contient en elle-même la guerre, elle est toujours là présente. Je n'ai pas vécu de combats, ni fui avec les réfugiés. C'est pourquoi, la couverture ne montre pas de réfugiés car c'est quelque chose que je n'ai pas vécu.

MPN : C'est assez étonnant, vous réussissez vraiment à être très neutre, malgré le fait que vous apparteniez à un des deux groupes en conflit dont vous êtes une des victimes en quelque sorte.

GJ : C'était le pari, je voulais parler d'un événement qui est à nos portes. Je ne pense pas qu'un conflit dans les Balkans soit plus important qu'un conflit en Afrique parce que c'est plus proche de nous. Alors, il y a des victimes et des bourreaux et j'essaie d'être sans censure, mais je ne veux pas devenir partisan d'un camp ou d'un autre -surtout pas- parce que j'ai grandi avec des Serbes, je n'ai jamais fait la distinction entre eux et moi et je ne vais pas commencer aujourd'hui. Et quand des amis sont passés dans l'autre camp, je l'ai vécu très mal.

Au final, durant la guerre il y les bourreaux et les victimes, dans l'après-guerre, il ne reste que les victimes. La Serbie a été l'agresseur, mais pas les Serbes à titre d'individus qui sont aussi des victimes des conséquences de la guerre.

 

En bref : un témoignage illustré humaniste, fort et émouvant.

 

Retour au Kosovo par Gonzalez et Jakupi chez Dupuis coll. Aire Libre

 

Denis MARC

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Retour au Kosovo © Dupuis - Gonzalez & Jakupi - 2014
Retour au Kosovo © Dupuis - Gonzalez & Jakupi - 2014