"Qui a tué mon père" : l'hommage à (un) corps perdu

Jean-Baptiste Greuze, La Piété Filiale 1763 Saint-Pétersbourg Musée de l'Ermitage
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Jean-Baptiste Greuze, La Piété Filiale 1763 Saint-Pétersbourg Musée de l'Ermitage - © Tous droits réservés

Le dernier ouvrage d’Edouard Louis évoque la mythologie de l’injustice sociale à travers le destin et le corps déformé de son père. Un livre retournant.

 

Le mois dernier, je suis venu te voir dans la petite ville du Nord où tu habites maintenant. C’est une ville laide et grise. La mer est à quelques kilomètres à peine mais tu n’y vas jamais. Je ne t’avais pas vu depuis plusieurs mois - c’était il y a longtemps. Au moment où tu m’as ouvert la porte je ne t’ai pas reconnu.

 

Souvent, le petit Eddy a espéré que la voiture de son père ne soit pas garée devant la maison, souvent l’enfant qu’il était trainait le plus possible sur le chemin du retour pour ne pas croiser la négativité d’un père rongé par la misère. Après avoir peint dans ses deux précédents ouvrages son émancipation, sa déchirure avec son milieu (En finir avec Eddy Bellegueule) et le sentiment de culpabilité lié au viol (Histoire de la violence), Edouard Louis revient avec une lettre d’amour qu’il ne nomme pas, un hommage aux opprimés. Cette lettre d’amour est bien-sûr adressée à son père, cet ouvrier cassé par la vie, la violence, par le poids des années de misère, par un divorce et par la politique. L’adresse est directe, Edouard parle à son géniteur, celui qui lui a donné la vie, celui qui l’a traité avec brutalité, celui qui a toujours voulu que son fils soit un “homme”. Ce père interdit devant l’intelligence de son même fils, agacé par ses questions qui le dépassent, mais tellement fier de sa progéniture. Il deviendra ministre ou quelqu’un d’important, il en est sûr. Mais le père d’Edouard est plein des paradoxes d’un milieu, irradié par l’amour qu’il porte à ses enfants mais sans cesse affairé à ne pas reproduire la violence dans laquelle il est né, terreau fertile. L’auteur lui-même décrit les sentiments complexes qu’il éprouve envers la figure paternelle. Comme Xavier Dolan qui répudie sa mère autant qu’il l’aime dans J’ai tué ma mère, Edouard Louis en veut profondément à son père de l’avoir souvent ignoré, sa honte parfois à son égard et admire à la fois celui qui a enduré toute sa vie sans broncher. 

 

L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.

 

Le père d’Edouard Louis porte sur lui les stigmates de son milieu. Lui qui a travaillé à l’usine depuis son adolescence a reproduit sans le vouloir un schéma familial, lui qui rêvait d’émancipation est revenu dans sa ville natale ou juste à côté pour se casser le dos à la tâche. La faute à une société où le fossé des inégalités se creuse tant et si bien que l’ascenseur social devient pour certains un pont bringuebalant. Edouard Louis dénonce les dominants, ceux qui retirent ici et là quelques euros aux citoyens les plus pauvres et qui les culpabilisent de se plaindre, de ne pas travailler, ceux qui étouffent, ceux qui oppriment. A travers le corps broyé de son père, c’est toute l’histoire de l’injustice sociale qui transparaît. Avec cet hommage touchant à cet homme traversé par les contradictions, Edouard Louis parvient à se détacher de ses propres sentiments pour faire du destin de son père une démonstration sociologique de la gangrène de notre société. Un livre vibrant et superbement écrit avec le style caractéristique de l’auteur fait d’enchevêtrements de souvenirs et de réflexions politiques. 

 

“Qui a tué mon père” d’Edouard Louis

Paru le 3 mai 2018

Aux Editions du Seuil