Murakami: 35 ans après, ses deux premiers romans publiés en français

"Ecoute le chant du vent" et "Flipper, 1973" d'Haruki Murakami
"Ecoute le chant du vent" et "Flipper, 1973" d'Haruki Murakami - © All Rights Reserved

Un anti-héros solitaire pince-sans-rire qui s'interroge sur lui-même et ses proches dans un monde dont il ne comprend guère le sens: le personnage "murakamien" récurrent est déjà là, dans "Ecoute le chant du vent" et "Flipper, 1973", les deux premiers courts romans du Japonais Haruki Murakami, qui seront enfin publiés en français le 14 janvier.

Parues au Japon respectivement en 1979 et 1980 et écrites "sur une table de cuisine", ces deux histoires constituent les deux premiers volets de la "trilogie du Rat", surnom d'un des individus-clefs de ces récits que complète "La course au mouton sauvage" (sorti au éditions Seuil en 1990).

On y suit le cheminement très banal d'un jeune type qui cire les chaussures de son père chaque soir et son ami de comptoir, "le Rat", où ils ressassent leurs échecs, envies déçues, drôles de rencontres, obsessions et mauvais choix.

Comme il le raconte dans son dernier essai paru en 2015 au Japon, "Profession romancier", Haruki Murakami est devenu écrivain par hasard, par l'envie soudaine d'écrire un roman.

"Pour moi, ce texte représentait une sorte de défi, écrit seulement pour répondre à un désir", au besoin de rédiger quelque chose, précise Murakami dans la préface à l'édition française, rédigée en juin 2014.

L'absurde en métaphores le dispute déjà aux scènes de discussions entre hommes, de dialogues intimes de couples éphémères ou d'introspection du personnage central en proie à des manies et tourments.

"Il faut qu'il y ait un peu de sexe et de violence dans les romans", confiait Haruki Murakami à l'AFP en 2011.

Ces ingrédients étaient déjà là. La musique aussi résonne, du début à la fin, et l'on imagine au fil des pages écouter une compilation des morceaux qui rythment ces ouvrages.

Murakami a fini par accepter leur publication en français (en un volume, aux éditions Belfond) après des années de refus, parce que l'homme jugeait que cette sorte d'oeuvre de jeunesse ne méritait pas d'être découverte après-coup.

Une tonalité américaine

Si "Ecoute le chant du vent" a cependant d'emblée reçu un prix au Japon (celui de la revue Gunzo, en 1979) et rencontré le succès, c'est que le romancier soi-disant improvisé avait un don immédiatement reconnu. Un style aussi: des phrases courtes, des mots faciles, des formules qui touchent et qui restent.

Les lecteurs japonais de la première heure ont alors aussi peut-être aimé la liberté désenchantée du narrateur, un ton qui détonnait dans un Japon des années 1970 alors sûr de lui-même, qui venait de surmonter les chocs pétroliers et était prêt à défier les Etats-Unis.

D'une certaine façon, l'Amérique fascinait aussi Murakami par sa culture littéraire, cinématographique ou musicale. Il tenait alors un bar à jazz à Tokyo, avec sa femme. Les fins de mois étaient difficiles, les échéances à payer trop rapprochées, mais il était libre. Au contraire de beaucoup de Japonais de sa génération, il n'avait pas fini "salaryman" au service d'une entreprise pour la vie. Il faisait ce qu'il aimait.

Puis il a abandonné l'affaire et est parti à l'étranger, aux Etats-Unis et ailleurs, parce qu'il exécrait le Japon matérialiste de la bulle financière. Il est revenu au milieu des années 1990, après le séisme meurtrier de Kobe en 1995 et l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo la même année. Ces deux événements ont, selon lui, marqué le début de la fin de l'ère de la croyance du bonheur comme conséquence de la croissance économique. De ces deux drames, il a tiré des ouvrages ("Après le tremblement de terre" et "Underground").

Aujourd'hui, en plus de trente-cinq ans de métier, il a enchaîné des dizaines de romans, essais et traductions pour devenir le plus illustre auteur contemporain du Japon, adulé à l'étranger et même digne du prix Nobel selon ses admirateurs, une distinction pour laquelle il est pressenti depuis plusieurs années.

Il cultive aussi un sens rare de la discrétion pour, dit-il, "pouvoir aller librement aux matches de base-ball (où lui a pris la première fois l'envie d'écrire), se promener sans être reconnu à tous les coins de rue".