Lire de Beauvoir à Téhéran, c'est possible

Camus, Beauvoir, Anne Frank ou Michelle Obama : dans les librairies du centre de Téhéran, les livres étrangers ont la cote, auprès d’un public surtout féminin.

Les femmes iraniennes lisent plus, traduisent plus et écrivent plus. En général, elles sont plus présentes sur le marché du livre que les hommes

dit Narguès Mossavat, éditrice des éditions Salès. Aujourd’hui, elle dit choisir "des livres qui parlent à notre société".

Notre lectorat est à 70% féminin

constate Réza Bahrami, gérant de librairie.

"Il y a beaucoup de bruit et d’agitation [notamment sur les réseaux sociaux] autour des nouvelles parutions et cela porte les ventes", ajoute-t-il.

Les lectrices sont d’abord à la recherche de livres "romantiques" ou d’histoires à suspense, dit-il, citant Mary Higgins Clark et Agatha Christie.

Une jeune femme dit avoir tout juste obtenu son doctorat avec "une thèse sur l’écriture féminine", et avoir été marquée par le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.

L’une de mes principales préoccupations est la question de la liberté, et en particulier la liberté d’expression

dit un autre client, professeur d’université, à la recherche d’ouvrages pour répondre aux questions de ses étudiants sur l’assassinat en France de Samuel Paty.

Si la censure est bien présente, elle touche surtout le contenu jugé licencieux, et nombre de succès en Occident sont rapidement traduits et disponibles en Iran, où le droit d’auteur n’est pas reconnu.

On trouve ainsi, en persan : Sapiens, une brève histoire de l’humanité de l’Israélien Yuval Noah Harari, Trop et jamais assez, de Mary Trump sur son oncle, The Book of Gutsy Women d’Hillary et Chelsea Clinton, ou encore les mémoires de Michelle Obama.

Mais si l’offre est abondante et diversifiée, "les tirages ont diminué depuis la révolution" islamique de 1979, tempère un libraire de 51 ans, qui souhaite garder l’anonymat. "Les raisons sont multiples, et vont de la situation économique [le prix du livre le rend inabordable à beaucoup, NDLR] à la censure, en passant par l’émigration des jeunes instruits", dit-il.

Dans un pays ou certains dirigeants ultraconservateurs nient régulièrement la réalité de la Shoah, Javad Rahimi, libraire, note le succès récent du Tatoueur d’Auschwitz de Heather Morris, et du Journal d’Anne FrankLa Peste de Camus et Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir "se sont hissés en tête des ventes pendant la pandémie" de Covid-19, qui frappe l’Iran de plein fouet.

Comme dans d’autres pays, l’épidémie a forcé les libraires à s’adapter, notamment pendant les fermetures des commerces non-essentiels.

Au printemps, les libraires étaient "au bord de l’effondrement [mais] depuis l’été les ventes ont été satisfaisantes", dit M. Bahrami.