Les rescapés du trottoir

Albert Cohen / Luz, Ô vous, frères humains, Futuropolis
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Albert Cohen / Luz, Ô vous, frères humains, Futuropolis - © DR

L’un avait son anniversaire ce jour-là. L’autre, une panne de réveil suite à la nuit agitée que lui avait provoquée une récente rupture. Pour ces quelques minutes de retard à leur réunion de rédaction, Luz et Catherine Meurisse allaient échapper à la tuerie de Charlie Hebdo. Et se retrouver sur le trottoir de la rue Nicolas Appert pendant que leurs collègues se faisaient tuer par le commando jihadiste. Mais comment se réinventer ensuite, quand le dessin lui-même semble mort ?

Il y a un an, Luz publiait Catharsis, une bande dessinée troublante et fascinante écrite dans une urgence absolue juste après les attentats à la rédaction de Charlie. Le dessinateur de presse pleurait bien entendu ses morts. Mais surtout, il s’interrogeait sur le dessin, car l’acte de dessiner était celui qui avait valu la mort à ses amis. Cette constatation allait d’abord mener à l’abandon immédiat de l’outil. Comment reprendre les crayons ? Et pourquoi ? Des questions au coeur de Catharsis, l’un des plus gros succès de librairie de 2015 en BD. Aujourd’hui, Luz semble avoir totalement rompu avec le dessin de presse pour se reconstruire par la bande dessinée. Il y cherche à la fois une raison de vivre, un vecteur de sensations et un médium pour interroger le sens de la vie.

Avec son nouvel opus, Ô vous, frères humains, il adapte le romancier Albert Cohen que l’on connaît surtout pour le volumineux et sublime Belle du Seigneur. Ce roman-ci est autobiographique. Cohen l’a écrit en 1972 mais y raconte un souvenir fondateur datant du début du siècle. Dans cette transposition en bande dessinée à peu près muette, Luz frôle le génie. Son dessin s’appuie sur un des grands maîtres américains, Will Eisner, dont il reprend la grammaire graphique à sa sauce. Mais passé ce qui peut apparaître comme un emprunt, Luz se lâche à toutes les pages. Tout d’abord, puisqu’il s’agit de la découverte du racisme et de l’antisémitisme par un enfant de 10 ans, il fait apparaître cet enfant dans le visage de Cohen, vieux. C’est déjà magnifique. Puis, lorsque ce gamin se voit traiter de " sale youpin " pour la première fois, Luz, comme Cohen, veut montrer que sa vie bascule. L’insulte et la cohorte de rires qui l’accompagnent s’inscrit à même la chair du jeune Albert Cohen. Luz joue avec le lettrage pour imprégner son dessin de l’écho de cette blessure, les injures se transforment en graphes et deviennent chevelure ou visage. Quant aux rires complices de la foule, ils deviennent des murs de sarcasmes que l’enfant doit traverser. Quelle claque !

Albert Cohen / Luz, Ô vous, frères humains, Futuropolis

Catherine Meurisse était elle aussi en retard à la rédaction, le jour des attentats. Elle le raconte dans La Légèreté, un livre tout aussi bouleversant qui paraît le 29 avril. Elle revient comme l’avait fait Luz l’an dernier sur sa difficile reconstruction après les attentats à Charlie. Elle aussi pensera que le dessin est mort avec ses amis. Pour se " soigner ", elle recopiera les couvertures de Charlie toute une nuit, puis inventera des unes farfelues. Elle participera au " numéro des survivants " puis, très vite, perdra pied. Trahie par sa mémoire, dans un état permanent de sidération, il lui faut retrouver du sens et de l’envie.

Le parcours qu’elle connaît ensuite croise celui de Luz sans être identique. Ce qui est au cœur des deux démarches, c’est en tout cas la force tellurique du dessin, qui aide à dire le monde, mais aussi à l’interroger. Catherine Meurisse raconte chacune des étapes de son deuil avec une précision et un humour qui forcent l’admiration. Le livre bascule ensuite vers une quête du beau. D’où ce titre, La Légèreté. C’est à Rome, dans la Ville Éternelle, en se confrontant aux œuvres des plus grands artistes, que peu à peu, la dessinatrice reprend pied. Elle y séjourne à la Villa Médicis juste après les attentats de Paris en novembre dernier, qui ont achevé d’ébranler la fragile reconstruction depuis la tuerie de janvier 2015.

Pour feuilleter le livre de Catherine Meurisse

Ce livre est d’une justesse rare, il nous renvoie un miroir souvent dérangeant de notre monde futile, obsédé par l’immédiateté, par les plaisirs éphémères. L’irruption de la couleur, la technique même du dessin qui y évolue sans cesse, tout montre comment l’auteure se dépouille d’abord, puis choisit de nouveaux atours à mesure que l’envie de frôler la beauté revient.

Certains constats ne laissent pas indifférent. Ainsi, en une page, la dessinatrice revient sur la folie du " Je suis Charlie ". Elle imagine en quelques cases des situations où ce " Je suis Charlie " est presque devenu une marque, qu’on vend sous forme de lessive ou de slogans sur des devantures de commerces. Et à la dernière case, elle et Luz à la rédaction de Charlie, entre deux policiers, se demandant : " Qui suis-je ? "

Tout est dit.

Incontournable !

Catherine Meurisse, La légèreté, Dargaud

Ce lundi 25 avril, "Livr(é)s à domicile" reçoit Nicolas Marchal

Il avait remporté le Prix Prem1ère en 2009 pour " Les conquêtes véritables ". Il sort aujourd’hui " Le grand cerf ", un roman stylé et plein d’humour qui brosse le portrait touchant d’un écrivain qui, en essayant de concilier vies privée et professionnelle, doit trouver l’inspiration. Tom Graffin, quant à lui, est au centre de la Figure imposée, avec un premier roman prometteur, " Jukebox Motel ", du nom d’un lieu mythique où de nombreux artistes se sont croisés de Jimi Hendrix à Elvis Presley. A découvrir sur La Deux à 22h45.

C'est chez le lecteur Dany Jourdan que Nicolas Marchal est venu présenter son nouveau roman plein d’autodérision, " Le grand cerf ", sorti chez Wayrich – Plumes de coq. Un roman sur l’ambition dont le héros est un grand écrivain, conscient de son talent, qui ne comprend pas le silence des éditeurs parisiens. Pour la sortie de son chef-d’œuvre, il devra donc attendre. En attendant, il a bien sa vie de famille, mais elle le contrarie : sa femme petite-bourgeoise et son bébé qui n’arrête pas de pleurer et qui lui demande inlassablement de lui chanter " Le grand cerf ", alors que lui préférerait lui raconter des comptines de son cru... Une histoire hilarante et une écriture irrésistible.

Nicolas Marchal a obtenu le Prix Première en 2009 pour son roman " Les conquêtes véritables ". On lui doit aussi " La tactique katangaise " (Editions La Muette 2011) et " Agaves féroces " (Editions Aden 2014).