" Les proies " dans le harem de Kadhafi. L'ouvrage percutant d'Annick Cojean

Rencontre avec Annick Cojean

 

Comment cette histoire dont personne ne veut parler arrive à vos oreilles ?

Je fais mon premier voyage en Libye en octobre 2011, le lendemain de mon arrivée Kadhafi va mourir et le bouleversement est énorme. Mais ce qui m’intéressait c’était la femme. Je voulais savoir ce qu’avaient fait les femmes pendant la révolution. On avait parlé du rôle des femmes égyptiennes et tunisiennes, mais rien sur les libyennes. Donc j’ai cherché et je me suis aperçue très vite qu’elles avaient joué un rôle majeur et qu’elle avaient pris des risques complètement dingues. Puis petit à petit elles m’ont dit qu’elles avaient un compte spécial à régler avec Kadhafi, et je ne comprenais pas de quoi elles parlaient. Je ne trouvais d’ailleurs aucune victime car en parler c’était se mettre en danger, et perdre sa famille. Les femmes ne disent jamais qu’elles ont été violées c’est impossible.

Et puis vous rencontrez Soraya ?

Oui, qui va me raconter une histoire incroyable ; c’est son secret. Elle a 15 ans quand tout arrive et ne sait rien des choses du sexe et de l’amour évidemment. En revanche comme tout le monde elle est impressionnée par le maître de la Libye, qu’on nomme le guide. Lorsqu’il visite son école, elle est choisie parmi les plus jolies filles, pour remettre le bouquet de fleurs. A ce moment-là il va déposer sa main sur sa tête et elle apprendra plus tard que c’était un signe pour la désigner. Le lendemain trois femmes vont venir la chercher chez ses parents, pour l’emmener à travers le désert, dans la résidence du guide.

Quand elle arrive à Bab al-Azizia, elle subit le rituel établi par la maison ?

Une prise de sang, c’est une obligation pour toutes les femmes qui approchent Kadhafi. Ensuite on la lave, on la rase, on lui enfile des vêtements sexy et on la pousse dans la chambre du guide. Elle résiste mais se fait violer, et intègre le harem. C’est là qu’elle va vivre pendant plusieurs années, dans une cave humide à attendre que le guide la réclame à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Sa vie d’avant est terminée, elle n’est plus qu’une chose ; la chose de celui qu’on appelle aussi papa, et qui va devenir son tortionnaire.

On est loin de l’image du harem forgée par la littérature ou le cinéma ?

On est loin aussi du romanesque des peintres orientalistes bien sûr, et des femmes qui se préparent toute la journée, des esclaves à leurs pieds, pour leur maître. On peut imaginer que c’était une vision masculine, parce qu’il n’y a rien d’agréable pour une femme dans un harem, mais dans celui de kadhafi, on a le droit de vie ou de mort sur les sujets. Ces femmes sont soumises à toutes les tortures possibles, toutes les violences, obligées de boire, de fumer et de sniffer de la cocaïne comme le guide, qui est pratiquement tout le temps sous substance.

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Annick Cojean © Grasset

Vous avez parfois des doutes quant à la réalité de cette histoire ?

C’est inouï ce qu’elle me dit et pourtant j’ai l’impression qu’elle me dit la vérité. Elle est vivante, c’est la première fois qu’elle parle et elle a envie de se livrer. Elle est vraiment animée par un sentiment d’injustice, c’est la révolution et elle se rend compte qu’elle risque d’être considérée comme une coupable et pas comme une victime. Elle risque d’être associée à son tortionnaire, alors qu’elle n’est qu’une victime impuissante et je sens qu’elle a vraiment envie de me parler, et qu’elle me dit la vérité. Alors je ne peux pas prendre tout comme ça, et je vais rencontrer une femme qui a travaillé sur le viol en Libye et qui a récolté des témoignages comme celui de Soraya. Et je me rends compte que tout ce que me dit petite Soraya est vrai, et j’ai envie de tirer les fils et d’en savoir le plus possible.  

Et là vous réalisez que Kadhafi gouverne par le sexe et le viol ?

Ca paraît inouï de le dire comme cela mais c’est un gouvernement par le sexe, la violence, le viol. Le sexe est pour Kadhafi, un moyen de domination totale, pour tout le monde. Alors il y a les petites proies, c’est-à-dire ces petites jeunes filles enlevées à l’école, à l’université, dans les fêtes de village et de tribus, destinées à sa nourriture quotidienne. Et puis les proies qu’il voyait à la télé, les stars, les actrices, les femmes célèbres ; et pour celles-là il déployait des moyens sans limites, pour essayer de les attirer à lui.  Et enfin il y a avait les hommes qu’il essayait d’écraser, de dominer et pour y arriver il essayait de posséder leur femme et leurs filles. C’était le cas des chefs d’états africains, puisqu’il se rêvait roi de l’Afrique. Et je dis africains  parce que là, pour le coup j’ai eu des noms et des preuves.

Dans ce harem il n’y a pas que des femmes, il y a des hommes aussi ?

Oui il y avait des hommes qu’il avait repéré, pour l’un d’entre eux à l’université, un très joli garçon qui avait dû rester à ses ordres. Les garçons avaient un peu plus de liberté que les jeunes filles, mais certains restaient là en permanence. Ils sont restés jusqu’à la libération et là aussi c’est un terrible tabou. Ils sont tous morts de peur que l’on découvre un jour leur secret puisque ce serait la honte. Kadhafi gouvernait par le sexe mais aussi par le secret qui en découlait. Le viol et le sexe sont de tels tabous que cela a permis à Kadhafi d’agir de la sorte pendant très longtemps. Quand il obligeait certains de ses ministres à des relations sexuelles, aucun d’entre eux ne pouvait en parler. C’était choquant et honteux.

Votre livre est arrivé en Libye ?

On est en train de finir la traduction, et il sera début novembre en Libye, peut-être pas dans un format papier, mais il y aura des centaines de clés USB qu’on va distribuer. C’est un livre qui doit être lu par les Libyens parce que c’est leur histoire, et il sera distribué à tous les groupes sociaux, aux organisations des droits de la personne, à tous les groupes de femmes. Il y a eu des élections qui ne se sont pas si mal passées, et une trentaine de femmes ont été élues ; je vais leur envoyer le livre bien sûr. Je ne rêve pas, ce livre ne va pas délier la parole des femmes, ce n’est pas possible et je ne peux même pas les encourager à parler parce qu’elles risquent trop gros.

Il faut avant tout savoir que ça existe ?

Et savoir que certaines ont parlé, et qu’il faut les considérer pour ce qu’elles sont, des victimes, et pas des coupables. Ce sera déjà une première reconnaissance de leur douleur. Elles n’ont en rien collaboré, elles ont parfois porté un uniforme, ça ne veut pas dire que c’était le choix de leur vie, au contraire. En ce moment les libyens font le recensement de tous les blessés de guerre, et je pense que ces femmes sont des blessées de guerre.

J’ai vu des hommes qui m’expliquaient à quel point c’était un déshonneur que leur femme ou leurs sœurs aient été violées. Ils se considéraient comme les victimes, sans tenir compte de la souffrance des femmes. C’est tout simplement impossible à attendre.

 

 Christine Pinchart

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Les proies de Annick Cojean © Grasset