Les femmes prennent "Le Pouvoir" dans le roman de Naomi Alderman

Le Pouvoir (The Power), de Naomi Alderman
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Le Pouvoir (The Power), de Naomi Alderman - © Calmann-Lévy

"Électrisant" écrit Margaret Atwood ("La Servante écarlate") au sujet du dernier roman de Naomi Alderman. Le mot est juste. Imaginant un monde dans lequel les filles de 15 ans développent la capacité d’électrocuter ceux et celles qui les entourent, "Le Pouvoir" est une dystopie passionnante et provocante, qui remet profondément en cause notre perception de la société, et des dynamiques de pouvoir qui y existent.

L’idée du livre est simple mais puissante : à quoi ressemblerait notre planète si les femmes gagnaient l’avantage physique sur les hommes ?

Dans un premier temps, ce nouveau rapport de force est plutôt galvanisant. Munies de ce pouvoir extraordinaire et mystérieux (un vaccin développé pendant la seconde guerre mondiale en serait la cause), les femmes n’ont plus à craindre les hommes, qu'elles peuvent blesser, torturer, voire même tuer. On suit ainsi une poignée de personnages profitant de leurs nouvelles capacités : une orpheline se vengeant d'un tuteur abusif, la fille illégitime d’un chef criminel creusant son trou dans la pègre, ou encore une politicienne osant s’affirmer dans un milieu où la parole ne lui est pas laissée. Partout dans le monde, des femmes jeunes et moins jeunes prennent leur revanche sur les hommes qui les ont humiliées, ridiculisées, blessées. Et il faut bien l’avouer, il y a quelque chose de satisfaisant là-dedans. Même Tunde, le seul personnage principal masculin du livre, peut en attester. Jeune homme de 22 ans documentant les remous provoqués par le phénomène, il voit d’un œil bienveillant ce changement. La peur change de camp, et ce n’est que justice.

Mais comme les premières pages du roman nous en ont averti, ce changement n’est pas la révolution positive tant attendue. Avec une science du détail et une acuité formidable, Alderman imagine comment les rapports de force se renversent, se modifient, se transforment… pour finalement redevenir les mêmes qu’ils étaient. Si le matriarcat remplace le patriarcat, il lui est similaire en bien des points, perpétuant les mêmes structures de pouvoir présentes auparavant. Seul le genre des personnes dominantes a changé finalement.

Un roman féministe ?

En imaginant ce monde inversé, Alderman nous renvoie de manière détournée à une image de notre société actuelle, et aux multiples inégalités qui y existent. En ce sens "Le Pouvoir" est une œuvre profondément féministe, même si son message est loin des slogans de "girl power". Les femmes telles que l'autrice les envisage ne sont ni supérieures ni inférieures aux hommes, mais égales à ceux-ci, si ce n'est sur le terrain de la domination physique. Une fois que la biologie change la donne, les structures sociales et culturelles suivent aussi.

Elle se garde cependant bien de prendre position pour une idéologie particulière. C’est la misanthropie, au fond, qui domine son propos : sa vision est cynique, envisageant l'humain comme capable du pire, quel que soit son genre. À plus d’une occasion, le roman glace le sang par ses descriptions d’injustices, de violences, d’humiliations. La peur change de camp, mais ne change pas de nature.

Écrit dans une prose aussi addictive que riche de sens, "Le Pouvoir" est un livre d’une ambition forte, chargée à la fois d’une ampleur historique et de multiples références religieuses. L’entreprise d’un tel récit était risquée, mais Alderman s’en tire haut la main. Seules ombres au tableau : quelques facilités narratives et un manque de crédibilité dans la rapidité avec laquelle elle nous fait glisser d’un système à l’autre. En tout cas, plausible ou non, "Le Pouvoir" est une œuvre qui pousse son lecteur à remettre en cause sa perception du monde comme la littérature le fait rarement. Pour ce fait seul, le roman mérite d’être lu.

Le Pouvoir (The Power), de Naomi Alderman, traduit de l’anglais par Christine Barbaste, Calmann-Lévy, 400 p.