"Les choses humaines", un portrait ambigu de notre société

“Les choses humaines”, un portrait ambigu de notre société
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Récompensé en 2019 du Prix Interallié et du Prix Goncourt des Lycéens, le onzième roman de Karine Tuil aborde des sujets brûlants comme le viol et le consentement de manière très ambiguë.

La colère des réseaux sociaux, la représentation des médias, les conflits de classe, les privilèges, l'islamophobie, et surtout la culture du viol : dans son dernier roman Karine Tuil n'évite pas les sujets qui fâchent, elle les cherche activement. S'attaquant à de nombreux enjeux qui secouent le débat public actuellement, elle livre avec "Les choses humaines" un portrait de notre société assez mordant, qui se veut nuancé mais tombe souvent dans la caricature.

Dans celui-ci, elle s'attache aux perspectives de trois personnages issus d'une puissante famille française (fictive mais juste un peu) : les Farel. La mère est une essayiste féministe, le père un célèbre présentateur politique à la télévision, et le fils un brillant étudiant à l'avenir prometteur. Mais leur "success story" bascule lorsque le fils est accusé de viol par la fille du nouveau compagnon de sa mère. Il clame son innocence ("elle était consentante"), incrédule face au tourbillon judiciaire qui l'emporte, elle répète sa vérité, visiblement brisée par ce qui lui est arrivé. De là s'ensuit une débâcle humaine qui révèle les failles, les hypocrisies et les secrets de chacun, alors que la tempête médiatique fait rage.

Une approche ambivalente

Face à un sujet aussi épineux, il importe une certaine prudence, et dans un sens, Karine Tuil en fait preuve. Particulièrement désireuse d'être nuancée, elle tente à tout prix d'éviter le manichéisme, alternant les perspectives, notamment dans les scènes de tribunaux qui révèlent toute la complexité de l'affaire. Chacun a sa vision des faits, chacun interprète les événements selon son point de vue, l'autrice refusant de prendre complètement parti, au risque de faire grincer des dents. Sa présentation des faits tente de faire la part des choses, d'englober tous les détails de la vie de ses personnages, du minime au plus important. Mais nul roman n'est neutre, et Tuil fait parfois quelques choix conséquents, comme celui de ne pas partager la perspective de celle qui affirme avoir été violée, si ce n'est au travers de ses déclarations face à la justice. Autant le dire, sa version manque cruellement au récit.

Mais les personnages au centre du roman ne sont pas pour autant bien lotis. Trop souvent archétypaux, les Farel ressemblent plus à des phénomènes sociologiques qu'à des êtres de chair et d'os, leur fonction principale étant de véhiculer les sujets de société chers à la romancière. Elle ne pousse d'ailleurs pas très loin leur psychologie, écrivant dans un style très épuré au travers duquel elle perce à jour tous les vices de notre société contemporaine, exposant un énorme gâchis humain.

Familière du milieu judiciaire (elle est juriste de formation), Tuil vise assez juste dans son portrait de ce milieu. Si la lecture est fréquemment passionnante (les 352 pages du roman se dévorent avec aisance), c'est probablement grâce à sa présentation des mécanismes de la loi, qui se veulent impartiaux et justes. Mais en ce faisant écho de cette neutralité, "Les choses humaines" fait preuve d’un excès d'ambiguïtés, comme si tout le roman n'avait été créé que pour démontrer l'importance de la nuance. C'est un message essentiel, mais qui sous la forme littéraire peu subtile proposée par Tuil, n'est pas toujours judicieux.

 

lire un extrait

Les choses humaines de Karine Tuil, Collection Blanche, Editions Gallimard, 2019