"Le figurant" : baisers volés, souvenirs mouvants

"Le figurant" : baisers volés, souvenirs mouvants
"Le figurant" : baisers volés, souvenirs mouvants - © Tous droits réservés

Certains romans sont centrés sur le présent, d’autres sont tournés vers l’avenir. Le dernier livre de Didier Blonde est de ceux qui vivent dans le passé — celui des souvenirs fragmentaires mais puissants, des regrets irréparables et de la nostalgie d’une époque qui n’existe plus qu’à l’imparfait.

Suivant les pas d’un narrateur dont on n’apprendra pas le nom de famille, "Le figurant" nous entraîne sur les plateaux de tournage de la fin des années 60 et du début des années 70 sur lesquels ont travaillé les grandes figures de la Nouvelle Vague comme Éric Rohmer, Jean-Luc Godard et François Truffaut. C’est ce dernier qui saisit du bras le narrateur du roman alors qu’il tourne "Baisers Volés" en 1968, et change par ce seul geste la direction de sa vie. Le jeune homme découvre le cinéma, et l’univers des figurants, avec sa faune de personnalités diverses aux surnoms cocasses, qui comblent patiemment les arrière-plans de leur présence. Plus important encore, il y fait la rencontre d’une jeune femme, Judith, dont il ne connaît pas le nom de famille, mais dont le souvenir est assez fort, 45 ans après, pour le lancer en quête de son identité.

Poursuivant cet amour de jeunesse perdu, il retourne inlassablement au film qui les a réuni, scrutant ses images floues en quête de traces de son existence et de leur courte relation. Encyclopédiste d’un seul long-métrage, il s’engouffre dans ses archives et en revisite les lieux, à la recherche impossible de sa présence.

Comme un roman de Patrick Modiano auquel on aurait ajouté un zeste de cinéphile, "Le figurant" convoque avec une prose délicate le souvenir d’un Paris d’une certaine époque. Cafés typiques, ruelles pittoresques, cimetières, et les pavés soulevés de mai 68 sont évoqués. La visite est charmante, mais le constat qui en ressort est doux-amer : les décennies ont passées et les lieux ont changé, soumis aux implacables modifications de la ville. Il en va de même des gens. Ceux qui ne sont pas morts ont disparu des mémoires, ou ne correspondent plus à l’image qu’on avait d’eux. Les quelques amitiés de passage qui s’étaient créées face à la caméra ont été effacées par les années. Le souvenir n’est, finalement, qu’un souvenir.

Du narrateur et de sa vie, on ne sera pas grand-chose malgré sa mainmise sur la direction du récit, qu’il dirige avec précision. Quelques grandes étapes de sa jeunesse sont évoquées, quelques désirs, un peu de psychologie ; des détails souvent importants à ses yeux, mais inconséquents dans la grande marche des choses. Effacé de sa propre histoire, il apparaît comme un figurant de son existence, un homme qui à force de chercher les fantômes du passé finit par en devenir lui-même fantomatique. "Le figurant" n’appartient pas au genre fantastique, mais il n’en est pas moins hanté, traversé par le poids des souvenirs dans tout ce qu’ils peuvent avoir de charme suranné et de douloureuse fragilité. Un parcours cinématographique, émouvant et nostalgique, éminemment recommandable.

 

"Le figurant" de Didier Blonde, Collection blanche, Gallimard
160 pages, paru le 4 janvier 2018

Lire le début du roman :