"La réceptionniste du New Yorker": dans les coulisses de la littérature

"La réceptionniste du New Yorker": dans l’antichambre du succès
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"La réceptionniste du New Yorker": dans l’antichambre du succès - © Les Editions du Sous-Sol

Le New Yorker n'est pas un magazine, c'est une institution. Cette célèbre revue littéraire et journalistique est depuis plusieurs décennies une référence dans la presse américaine, reconnue tant pour la qualité de ses articles que pour les prestigieuses personnalités qui y ont contribué. Saul Bellow, Tom Wolfe, Muriel Spark, Pauline Kael, John Berryman, Woody Allen : tous sont passés par les bureaux du New Yorker… et donc sous les yeux de Janet Groth, qui fut la réceptionniste de la revue entre 1957 et 1978.

Dans "La réceptionniste du New Yorker", son récit autobiographique traduit par Hélène Cohen et publié par les éditions du Sous-sol, cette femme aujourd’hui professeure de littérature dans une université américaine revient sur les 21 années qu'elle a passé dans cet établissement. Confidente, secrétaire et amie des intellectuels alcooliques et des artistes névrosés qui ont hanté les couloirs de la revue, elle croque leur portrait de manière attachante, entre détails truculents et irrésistible sympathie. C’est une certaine intelligentsia new-yorkaise qu’elle nous fait donc découvrir, dans toute sa gloire et ses travers. Une partie du plaisir du récit tient simplement dans ce défilé de noms célèbres (et moins célèbres) qui passe sous nos yeux.

Alors que ces figures artistiques et intellectuelles s’animent grâces aux mots bien sentis de Janet Groth, la question se pose : pourquoi cette jeune femme talentueuse et intelligente, et visiblement bien entourée, a-t-elle mis autant de temps avant d'atteindre une fonction à la hauteur de ses compétences ? Pourquoi tant d'années dans l'antichambre du succès ? Dans cet univers qui n'est pas sans rappeler la série Mad Men, la réponse semble évidente. On ne compte plus le nombre de fois où la narratrice a dû repousser des hommes peu réceptifs à ses refus. Mais dans sa trajectoire de vie, Janet Groth pointe plus son blocage littéraire que le sexisme, nous évoquant notamment sa difficulté à transcender son passé pour écrire.

Introspective, elle se livre beaucoup au lecteur, partageant volontiers ses pensées, ses tragédies personnelles et ses limitations. Son absence de pudeur est parfois saisissante, tant elle se confie sans ambages sur ses aventures sentimentales et sexuelles. Mais aussi franche soit l’autrice, son introspection n’est pas la partie la plus passionnante de l’ouvrage. Son regard est plus aigu lorsqu’il s’agit de le porter sur autrui que sur elle-même, malgré tout l’intérêt que présente sa vie. Récit d’émancipation, "La réceptionniste du New Yorker" fonctionne mieux comme un portrait du New Yorker que de sa réceptionniste, et c’est plutôt regrettable.

Il y a heureusement peu de raisons de bouder son plaisir : l’écriture de Groth est caustique et spirituelle, aussi piquante que compatissante, et son talent pour croquer une certaine époque et un pan de la culture américaine est indéniable. Des clubs de jazz où joue Thelonious Monk, aux salles de presse où les conflits se multiplient, elle nous emmène à la découverte d’un monde fascinant, qu’elle a pu observer de près, mais dont elle aurait dû faire partie intégrante.