"La meilleure façon de s'aimer", le nouveau roman de Akli Tadjer

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Saïd perd son travail en France, dans la foulée des événements du 11 septembre. Un assureur nommé Saïd n'a plus la confiance de ses clients; désormais il s'appellera Sergio.

Christine Pinchart a rencontré Akli Tadjer.

Christine Pinchart : Un ton humoristique pour une histoire emprunte de nostalgie, c'est un choix révélateur de votre personnalité ?

Akli Tadjer : Si je ne prends pas un peu de recul, l'univers que je décris est très noir. J'ai pris le parti de raconter cette histoire triste avec un décalage et de l'humour. La mère de Saïd est malade et son avenir médical est sans espoir. Son seul patrimoine, c'est sa mémoire et ses souvenirs. Elle revit le passé à travers le souvenir de la petite fille à la robe jaune, qui surgit régulièrement de ses souvenirs comme un rêve; une part d'elle-même qui la replonge dans le passé de l'Algérie. Elle se trouve bien en sa compagnie.

Ces blessures de la guerre s'inscrivent dans l'actualité; 50 ans tout juste d'indépendance ?

Akli Tadjer : La démarche me permet de revisiter un pan de mon histoire. 50 ans d'indépendance de l'état d'Algérie, c'est un repère important dans mes racines. Cette part de mon histoire en Algérie me porte dans mes romans. Quand j'étais jeune, j'ai découvert le pays à travers mes parents, mais le désenchantement est inévitable sur le sol algérien. Vous arrivez dans un pays pauvre, alors que vous venez d'un pays riche. Votre regard est celui d'un vacancier mais dans un village perdu, isolé; pas un lieu de carte postale. Vous n'êtes pas de là-bas, c'est le destin de l'immigré !



Ce roman est aussi une histoire d'amour qui ne se stabilise jamais. Sorte de relation impossible ?

Akli Tadjer : L'histoire d'amour de Clotilde et Saïd. Il aime Clotilde mais il est maladroit et ne sait pas le lui dire. Le couple ne supporte pas d'être ensemble dans le silence; s'ils n'ont rien à se dire, ils pensent qu'ils ne s'aiment plus, et qu'il faut toujours combler le vide. Saïd est aussi un infirme des mots d'amour. Et puis, tout est prétexte à se contredire, et à provoquer un désaccord. Sans oublier le conflit mère et belle-fille; une histoire universelle. Fatima, la maman ne supporte pas de voir son fils s'acoquiner avec cette "vieille chose" comme elle dit. Clotilde n'aura jamais grâce à ses yeux.

Fatima s'est sacrifiée pour son fils, elle attend de la reconnaissance ?

Akli Tadjer : Elle a refusé de partir avec un homme à une époque, pour rester à proximité de Saïd. Elle a choisi de sacrifier son histoire ou d'opter pour la sécurité près de son fils ? Il y a là une forme d'égoïsme.

Et puis, une petite place pour le père disparu ?

Akli Tadjer : Saïd n'a jamais manifesté l'admiration qu'il aurait dû lui porter; je connais ce sentiment. Il n'y avait pas d'immigrés dans mon quartier lorsque j'étais jeune, cela se voyait encore plus. Mon père venait me chercher à l'école mais je préférais rentrer seul, j'avais honte de mon père illettré qui parlait mal. J'ai beaucoup culpabilisé ensuite de ne pas lui avoir donné une place.

Un roman généreux, qui met en scène des personnes handicapées des sentiments, avec des mots d'amour et de tendresse d'une grande justesse.

"La meilleure façon de s'aimer", de Akli Tadjer, chez JCLattès.

Christine Pinchart