La mécanique du piège pédocriminel sous la plume de Vanessa Springora dans "Le Consentement"

Vanessa Springora, "le Consentement"
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Vanessa Springora, "le Consentement" - © JF Paga

J’ai beaucoup lu et entendu sur Le Consentement, le récit publié par l’écrivaine Vanessa Springora paru au début de l’année chez Grasset. Dans le flot d’informations, je retiens la lettre lue dans l’émission de la Première "Dans quel monde on vit" où Myriam Leroy ne s’adresse pas à Gabriel Matzneff, pédocriminel notoire désormais dans le collimateur de la justice française. Non, Myriam Leroy s’adresse à ceux qui ont laissé faire, parce que dit-elle c’est une histoire d’entre soi, de pouvoir, toujours la même histoire en somme. Le pouvoir, c’est bien ce qui m’a frappée dans ce récit. L’abus de pouvoir.

Tout est prêt pour que le piège se referme

Dans son livre, Vanessa Springora explique le mécanisme que Gabriel Matzneff met en place pour la prendre dans ses filets. Regards insistants lors d’un dîner d’écrivains, lettres d’amour enflammées, quadrillage de son quartier pour la rencontrer de manière soi-disant fortuite. Vanessa Springora vient à peine de fêter ses 14 ans. La jeune fille, dont le parcours est marqué par un père absent, est amoureuse et prête à tout. Tout est réuni pour que le piège se referme, comme elle l’écrit elle-même dans son récit. Et il fonctionne à merveille puisque s’en suivra une relation amoureuse de plusieurs mois avec l’assentiment des proches et la bienveillance d'un certain milieu littéraire et de la police de l’époque.

Bienveillance pour Gabriel Matzneff évidemment parce que personne ne semble s’inquiéter de Vanessa Springora, de son jeune âge et de cette relation déséquilibrée et destructrice. Ou si peu. Ou pas assez. L'auteure raconte un moment surréaliste dans son livre où un policier alerté par des lettres anonymes vient voir Gabriel Matzneff pour lui dire de ne pas trop s'inquiéter car de nombreuses missives du même genre mettant en cause des célébrités sont envoyées à la police. Vanessa Springora est juste à côté de Matzneff et le policier...ne la voit pas.

Une question d'époque ?

Elle ne devra son salut qu’à elle-même après un déclic, un élément déclencheur. À 14 ans, elle lit les livres cachés : le journal intime et la prose de Gabriel Matzneff publiés chez Gallimard. Elle découvre le pédocriminel qui se rend à Manille à la recherche de jeunes garçons de 12 ans et l'écrivain attiré par les adolescentes. Même après leur relation, Matzneff continuera à publier sa prose nauséabonde sans faire la moindre vague. Que penser ? S'agit-il d'une simple "époque" où tout était permis et dont nous sommes revenus, celle de ce plateau d'Apostrophes où Bernard Pivot ironisait sur les " minettes " que Gabriel Matzneff aimait ? On est en droit d'en douter. L'auteur de Séraphin, c'est la fin a tout de même reçu le prix Renaudot pour son essai en 2013.

Mais revenons dans les années 80, à l’époque où l’emprise de l’écrivain était forte sur la jeune fille. Tellement forte que la déprise prendra encore du temps. Vanessa Springora se confiera à un garçon de son âge qui lui donnera la force de quitter Matzneff. Emprise et déprise et un long parcours de combattante. Vanessa Springora ne trouvera la force d’écrire son histoire...que 30 ans plus tard. Après la vague #metoo.

La littérature ne peut pas servir d'alibi

Et voilà Gabriel Matzneff pris à son propre jeu, lui qui a raconté et publié ses exploits avec des mineurs dans ses livres. Ses publications ne constitueront pas la seule vérité. La réponse littéraire existe désormais : le récit de Vanessa Springora qui est aussi le carton de la rentrée littéraire de janvier. Un livre et ensuite une action en justice. Une association de prévention contre la pédophilie, l'Ange Bleu, a attaqué l'écrivain pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime. Le parquet de Paris a embrayé.

Plus de 30 ans après les faits, Gabriel Matzneff est inquiété par la justice. Ses œuvres, notamment ses Carnets noirs et Les moins de seize ans, sont retirés des catalogues dont celui de Gallimard. Comme le disait justement la romancière canadienne Denise Bombardier sur le plateau d'Apostrophes le 2 mars 1990, à l'occasion de la sortie du livre de Matzneff Mes amours décomposées, "la littérature ne peut pas servir d'alibi".

Voilà à quoi peut mener la littérature et pourquoi elle est si essentielle. Si les livres de Gabriel Matzneff sont la quintessence du pire, celui de Springora est salvateur, essentiel. Il démontre que, oui, les mots ont du pouvoir, qu’ils peuvent changer la société on l’espère au-delà d’un simple moment médiatique. Les mots de Springora rappellent ceux de Ronan Farrow et de son enquête vertigineuse sur Harvey Weinstein. À chaque fois, ces affaires dépassent les individus et montrent comment certains puissants ont laissé faire, ont feint d’ignorer.

Un récit à distance

Pour revenir au récit, aux mots du Consentement, l'écriture est fluide, simple, sans ambages, parfois crue. Pas de grandes envolées lyriques ou d'effets de style. L'essentiel n'est pas là. Le récit a ceci d'étonnant toutefois que l'on dirait l'auteure à distance. Celle qui est aujourd’hui responsable des publications de Julliard, raconte l’emprise et la déprise, fait après fait, presque froidement. Étonnant. Peut-être cette prise de distance lui est-elle nécessaire pour écrire, pour tenter d'objectiver les faits. Exercice singulier puisque le récit est écrit à la première personne.

Le livre porte aussi dans son titre une question essentielle, celle du consentement. Vanessa Springora était consentante et amoureuse quand elle a entretenu une relation avec Gabriel Matzneff. Mais que signifie le consentement d’une adolescente de 14 ans face à un prédateur sexuel de 36 ans son aîné ?

Le Consentement, Vanessa Springora, chez Grasset

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Pour réécouter la chronique de Myriam Leroy