La littérature cadienne de Louisiane : "Un bébé toujours en pleine naissance"

Barry Ancelet, professeur d'études francophones à l'université de Louisiane à Lafayette et écrivain sous le nom de Jean Arceneaux
Barry Ancelet, professeur d'études francophones à l'université de Louisiane à Lafayette et écrivain sous le nom de Jean Arceneaux - © EMMANUEL ALBERT PHOTOGRAPHE

La littérature cadienne de Louisiane, qui existe depuis moins d'un demi-siècle, est "un bébé toujours en pleine naissance", affirme Barry Ancelet, professeur d'études francophones à l'université de Louisiane à Lafayette et écrivain sous le nom de Jean Arceneaux.

Q: "Acadien", "cadien", "cajun", quelles sont les différences?

R: "+Acadien+, c'est la culture d'origine qui vient de l'Acadie (ancienne région française en Amérique du Nord), +Cadien/Cadienne+ c'est la culture acadienne arrivée en Louisiane (après le Grand Dérangement, la déportation des francophones par les Anglais au milieu du XVIIe siècle) et influencée par d'autres cultures, créole, allemande, amérindienne. C'est ce brassage culturel qui a fini par produire la culture cadienne. +Cajun+, c'est le mot utilisé par les anglophones pour imiter le mot prononcé par les Cadiens, +cadjin+. +Cajun+ n'est pas un mot français."

Q: Où en est la littérature cadienne?

R: "On est toujours en train de fouetter les fesses de ce bébé, pour le faire brailler. Il est toujours en pleine naissance. La littérature cadienne commence quand dans les années 1960, on a commencé à enseigner de nouveau en français à l'école. Avant, on l'étudiait comme une langue étrangère. Parler une autre langue que l'anglais était considéré comme antinational.

Il y avait déjà une forte tradition poétique dans la culture cadienne. Les gens se racontaient des histoires, des blagues, des contes merveilleux. Pour aller d'une tradition orale à une tradition écrite, il fallait simplement apprendre à écrire.

Le premier texte de cette nouvelle littérature, c'était "Lâche pas la patate" de Revon Reed, paru en 1976, qui raconte son village. Aujourd'hui, les auteurs sont entre autres David Cheramie, Brenda Mounier, Jean Arceneaux, Debbie Clifton, Kirby Jambon, lauréat d'un prix de l'Académie française.

Sans compter que la poésie la plus importante en Louisiane est chantée, et des chansonniers, il y en a beaucoup: Steve Riley, Wayne Toups, Bruce Daigrepont, etc.

Ce qui est étonnant, c'est qu'en 2014, après plus de deux siècles de pressions intenses pour essayer d'éradiquer le français, il y a encore des dizaines et des dizaines de gens qui créent en français en Louisiane.

Au XVIIIe et au XIXe, il y avait une littérature francophone écrite par des gens qui ne se seraient jamais appelés cadiens, c'était des créoles français. Les plus fortunés envoyaient leurs enfants étudier en France. Ironiquement, ce sont les plus éduqués en français qui ont arrêté de parler français parce que, proches des sphères du pouvoir, ils ont compris que l'avenir était en anglais."

Q: Que raconte cette littérature et en quelle langue ?

R: "Il y a des textes qui traitent de la difficulté de s'exprimer en français. Parler français est toujours un choix en Louisiane alors qu'en France ou au Québec, on parle français sans même y penser. Mais ne tombons pas dans le piège d'y voir une littérature nécessairement déterminée par une revendication, une résistance. On écrit des peines d'amour, des voyages. En un sens, il y a une certaine universalité, de l'autre, elle est très enracinée dans la perspective louisianaise.

Ce qu'il n'y a pas encore, c'est un roman. Je pense que cela vient des origines orales de cette jeune littérature, on a l'habitude de la consommer en petits morceaux.

Pour le chanteur et écrivain Zachary Richard, la littérature cadienne +est par définition de langue française+. Je suis d'accord avec lui. Je ne suis pas sûr que je dirais à quelqu'un qui écrit en anglais qu'il ne participe pas à la littérature cadienne mais pour moi, l'expression en français fait partie de l'identité. Cela fait partie du défi."

 

AFP Relax News