La BD belge est morte, vive la BD flamande ?

Une planche d'Hubert
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Une planche d'Hubert - © Dargaud - Ben Gijsemans

Depuis plus de vingt ans, c’est de France que viennent systématiquement les nouveaux petits génies de la bande dessinée dite franco-belge. La Belgique, terre de tradition du Neuvième Art, semble peiner à se renouveler ou à accoucher de jeunes auteurs de talent. Du moins, si on considère que la Belgique se limite au marché francophone. Car côté flamand, la relève est là et bien là. Elle est même éclatante.

Au sommet, il y a les Schuiten, Yslaire, Hermann ou Frank Pé. Puis, la génération suivante où l’on trouve Romain Renard, David Vandermeulen, Dominique Goblet ou encore Sacha Goerg. Mais derrière eux ? Il y bien Mobidic, auteure d’un premier album remarquable (Roi Ours, Delcourt), mais même si elle vit à Bruxelles, elle nous vient de France. On pourrait également parler de Louise Joor, mais on sent que cette Bruxelloise (elle aussi publiée chez Delcourt) est seulement en train de poser les bases de son univers. En Flandre, en revanche, ils sont au moins trois à exploser malgré une bibliographie encore peu fournie : Brecht Evens, Judith Vanistendael et Ben Gijsemans. Les deux premiers ont été révélés au public francophone par un éditeur français, Actes Sud BD. Ils n’ont donc pas été découverts par le marché "national . La chose n’est pas neuve, elle existe tout autant en littérature. Le troisième a, quant à lui, été repéré très tôt par le bureau bruxellois des éditions Dargaud. Tous les trois ont leur style. Une maîtrise des codes de la bande dessinée. Une technique époustouflante. Une vision du monde. Un sens de la narration.

Brecht Evens a émergé sur la scène francophone dès la traduction de son tout premier livre, issu de son travail de fin d’études à l’École Saint-Luc de Gand : Les Noceurs (Actes Sud BD, 2010). D’emblée, on a découvert un auteur porté par la couleur, déconstruisant la page, fin observateur de ses contemporains, inventeur d’une nouvelle manière d’utiliser la perspective et de poser les couches de couleur pure en superposition, dans une semi-transparence. Un chaînon manquant entre Breughel, Chagall et Ensor qui considère la page comme un espace d’une totale liberté. Tout en restant lisible, il cherche constamment à réinventer la bande dessinée.

Sociologue de bazar, à la fois baroque et foutraque, Brecht Evens est déjà une "star". On se l’arrache, que ce soit pour des affiches d’événements ou des expositions en galerie. Panthère, sa troisième bande dessinée parue l’an dernier chez Actes Sud BD est un bijou somptueux. Pourtant, victime d’une grave dépression à mi-parcours, Brecht Evens a accouché cet album dans la douleur. Son tout dernier ouvrage, paru il y a quelques semaines à peine, n’est pas une bande dessinée, c’est l’un des Travel Books de la Fondation Vuitton, un livre de dessins sur Paris, où le dessinateur s’est établi. Brecht Evens y dynamite toutes les représentations de la ville. Et au passage, il s’offre une vitrine mondiale : ne nécessitant aucune traduction, les ouvrages de cette collection (généralement confiés à des peintres ou des illustrateurs de renom) sont en effet vendus dans tous les pays.

Judith Vanistendael, elle, avait abordé avec intelligence la question des sans-papiers dès sa première bande dessinée en noir et blanc, La jeune fille et le nègre (Actes Sud BD/L’AN 2, 2008). La Bruxelloise avait ensuite réalisé un roman graphique d’une grande profondeur, David, les femmes et la mort (Le Lombard, 2012). Contrairement à ce que le titre laissait présager, ce livre sur une famille face au cancer était lumineux, porté par une intelligence graphique hors-normes et de très belles couleurs à l’aquarelle.

Voici que quatre ans plus tard paraît en ce mois de juin un autre roman graphique encore plus abouti, Salto (Le Lombard). Ce livre de 350 pages raconte le quotidien d’un brave père de famille qui, pour échapper à ses dettes, devient le garde-du-corps d’une cible potentielle de l’ETA au Pays Basque espagnol, dans les années 2000. Cette fois, Judith Vanistendael passe aux crayons de couleur. Ses pigments sont d’une pureté absolue, il y a quelque chose de Mattotti dans l’approche chromatique. D’autant que saisir les couleurs du Pays Basque n’est pas aisé : entre pluie et brouillard, c’est un vert bouteille d’une densité éclatante que le crayon doit restituer. Il y parvient magnifiquement. Mais surtout, il y a dans ce livre une maturité narrative qui vous laisse pantois. Vanistendael déshabille l’âme de son protagoniste à coups de crayons rageurs, elle éclate la page, cherchant avec quels outils raconter au mieux chaque épisode de cette mue psychologique. Tout vient à point pour renouveler le langage : la typographie, les éléments de décor utilisés comme bords de case, les perspectives. Les lignes de fuite sont saisissantes. Les équilibres entre les masses sont presque voluptueux. On cherche vainement un équivalent en Belgique francophone à ce mélange de grâce, d’audace et de profondeur ! Peut-être que la plus proche de Judith Vanistendael pourrait être une autre Bruxelloise, francophone, celle-là, Dominique Goblet. Mais la radicalité de sa démarche la place dans un registre plus confidentiel alors même que Vanistendael fait le grand écart entre une plasticité assumée et une approche grand public.

Le Centre Belge pour la Bande Dessinée expose les planches de Salto jusqu'au 26 juin

Pour terminer, quelques mots de Ben Gijsemans, dont le seul album paru en français, Hubert (Dargaud) est un petit chef d’oeuvre. On pourra en admirer les planches originales dès cette semaine et jusqu’au 20 juillet à la galerie Champaka, à Bruxelles. Comme l’avait fait Brecht Evens avec Les Noceurs, lui aussi publie son travail de fin d’études en guise de premier album. Dans un style inimitable qui emprunte aussi bien au peintre Fernand Khnopff qu’à l’auteur de BD américain Chris Ware (Jimmy Corrigan), Gijsemans nous propose un livre extrêmement troublant, traversé par une réflexion constante sur le temps. L’utilisation de la page comme unité temporelle a rarement été poussée si loin. Lire Hubert est une expérience sensorielle. On a presque l’impression de découvrir le secret de l’ellipse en BD. De pénétrer la dimension matérielle du silence et de l’immobilité sur le papier. Cette déambulation dan les allées des Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles évite le huis-clos mais pas la sensation de confinement. Elle paraît comme arrachée à une forme d’immobilisme contemplatif. Chaque planche, chaque case même, y est considérée comme une oeuvre en soi. Les vis-à-vis sont un exemple parfait d’équilibre des lignes et des tensions. Le jeu de cases de taille et de forme identiques qui divisent la page en gaufrier est d’une esthétique jouissive : chaque image renvoie aux autres, entre la tentation de la répétition pure et celle du jeu des sept erreurs. À chaque fois, un détail, parfois infime, indique la consommation inexorable du temps. Fabuleux !

 

Pour conclure, même s’ils sont à des étapes différentes de leur parcours, ces trois auteurs ont plusieurs points communs, dont un rapport évident et presque filial à la peinture. Peut-être est-ce là une manière d’élargir le champs de la création contemporaine en bande dessinée. Ne pas seulement regarder Hergé. Ou Franquin. Ou Moebius. Mais aller un peu plus loin dans le passé. Et se nourrir de ceux qui ont inventé la représentation…