L'interview du Prix Première 2012, Virginie Deloffre avec "Léna"

L'interview du Prix Première 2012, Virginie Deloffre avec "Léna"
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L'interview du Prix Première 2012, Virginie Deloffre avec "Léna" - © rtbf

Christine Pinchart a rencontré Virginie Deloffre il y a quelques semaines. Revoici l'interview, en texte et en son. Léna ramène le lecteur en 1988. Les héros de Virginie Deloffre, assistent impuissants, à l’effondrement du grand empire soviétique.

 


Christine Pinchart : Vous semblez nourrir une véritable passion pour la Russie ?

Virginie Deloffre : Sans être d’origine russe, j’ai un amour irrationnel pour la Russie depuis la toute petite enfance. Je pense que ça tient à des lectures. Ma mère était passionnée de littérature russe, on m’a lu des contes, et c’est resté comme un univers plein de poésie, de rêve et j’ai toujours aimé ce pays. J’ai toujours vécu finalement comme si c’était un peu mon second pays. Et quand j’ai commencé à écrire, mes personnages étaient russes, c’était évident. Ensuite j’ai eu besoin de pouvoir parler leur langue, donc j’ai appris le russe. Pour ressentir mes personnages complètement, il fallait que je puisse penser dans leur langue. Ensuite j’ai voyagé, y compris dans le grand nord, là où vit Léna.

Deux époques pour un seul livre. Nous sommes à la fois à la veille de la chute du mur, et à l’époque de la révolution. Vous avez rencontré des gens qui avaient connu les deux périodes de l’histoire ?

Virginie Deloffre : J’ai rencontré des « Vieux », c’est comme cela qu’on les appelle, et c’est un mot qui a une connotation sympathique, c’est gentil et très affectueux en russe. Et pour ces vieux, la chute de l’URSS a été une catastrophe. Ils le disaient avec ou sans nostalgie. La façon dont ça s’est passé, la brutalité de l’effondrement d’un empire, c’est une catastrophe économique, les pensions de retraite ont été divisées pas dix et pendant un moment les salaires des fonctionnaires n’ont plus été payés. Il y a eu des millions de morts, des morts économiques dont on ne parle pas et qui ne se voient pas. Puis le système de santé s’est effondré, l’alcoolisme a grimpé en flèche et le suicide aussi.

En Russie c’est évident que ça a été terrible, et l’Occident n’y a vu que la libération. Alors quand les vieux parlent, les vieux qui en avaient vu beaucoup déjà, parce qu’ils avaient pour construire ce pays, fourni un immense effort ; quand ils voient s’effondrer leur pays, c’est terrible. C’est le cas de la nourrice de Léna, qui parle de cet effondrement avec fatalisme, avec humour aussi, et qui ajoute de la légèreté à la dureté qu’a été leur vie.  Mais la réalité ce sont quand même des difficultés énormes, à cause de la brutalité. Quelques mois pour l’effondrement d’un tel empire, c’est quelques secondes à l’échelle de l’histoire.

La vie de Léna semble assez austère et pourtant elle a réussi à se construire quelque chose de douillet, près d’un arbre, avec un mari qui va et qui vient sans horaires précis. Tout cela lui convient ?

Virginie Deloffre : Tout lui convient. Elle est née dans le grand nord sibérien, un endroit où la terre est uniformément plate, puis la steppe russe elle n’a pas de fin, quand on a passé l’Oural. Donc, elle est fille de cet univers-là, l’hiver dix mois sur douze, entièrement blanc, avec une alternance de  nuits polaires et de jours continus. Puis elle a rencontré Vassia, pilote dans l’armée de l’air, avec ce que ça implique de secrets. Comme ses horaires sont liés aux manœuvres, elle ne sait jamais quand il va partir et quand il va revenir. Elle vit dans cette suspension et s’assoit dans la cour, près de l’arbre, qui l’apaise. Parce que dans la steppe, il n’y a pas d’arbre.



Son histoire se déroule entre les lettres qu’elle écrit, et celles qu’elle reçoit ?

Virginie Deloffre : Elle écrit chaque fois qu’il part et chaque fois qu’il revient, à la famille qui l’a élevée. Et eux ils en discutent, parce que c’est chaque fois un événement. L’arrivée de la lettre, et les commentaires qui permettent de voir défiler leur mémoire à eux et l’histoire de la Russie. Et puis l’incroyable chaleur de ce peuple, que j’aime profondément, avec sa poésie, son âme slave et son charme.

Il y a une petite phrase à la fin du livre, où Vassia explique pourquoi il était important de prendre de la hauteur et de quitter la terre, quand il devient astronaute ?

Virginie Deloffre : Il dira notamment à un enfant « Toi tu n’auras pas besoin de quitter la terre pour te sentir libre ». Il sait que dans ce damné pays, si on veut aller plus loin, comme les frontières sont fermées, on ne peut qu’aller dans les étoiles.

« Léna » est écrit comme on parle de poésie, d’amour et de passion. Virginie Deloffre possède ce don de transmettre; un don précieux dans la littérature. Un premier roman récompensé par le Prix Première.

Christine Pinchart

Pour écouter l'interview intégrale :
 

 


Christine Pinchart : Vous semblez nourrir une véritable passion pour la Russie ?

Virginie Deloffre : Sans être d’origine russe, j’ai un amour irrationnel pour la Russie depuis la toute petite enfance. Je pense que ça tient à des lectures. Ma mère était passionnée de littérature russe, on m’a lu des contes, et c’est resté comme un univers plein de poésie, de rêve et j’ai toujours aimé ce pays. J’ai toujours vécu finalement comme si c’était un peu mon second pays. Et quand j’ai commencé à écrire, mes personnages étaient russes, c’était évident. Ensuite j’ai eu besoin de pouvoir parler leur langue, donc j’ai appris le russe. Pour ressentir mes personnages complètement, il fallait que je puisse penser dans leur langue. Ensuite j’ai voyagé, y compris dans le grand nord, là où vit Léna.

Deux époques pour un seul livre. Nous sommes à la fois à la veille de la chute du mur, et à l’époque de la révolution. Vous avez rencontré des gens qui avaient connu les deux périodes de l’histoire ?

Virginie Deloffre : J’ai rencontré des « Vieux », c’est comme cela qu’on les appelle, et c’est un mot qui a une connotation sympathique, c’est gentil et très affectueux en russe. Et pour ces vieux, la chute de l’URSS a été une catastrophe. Ils le disaient avec ou sans nostalgie. La façon dont ça s’est passé, la brutalité de l’effondrement d’un empire, c’est une catastrophe économique, les pensions de retraite ont été divisées pas dix et pendant un moment les salaires des fonctionnaires n’ont plus été payés. Il y a eu des millions de morts, des morts économiques dont on ne parle pas et qui ne se voient pas. Puis le système de santé s’est effondré, l’alcoolisme a grimpé en flèche et le suicide aussi.

En Russie c’est évident que ça a été terrible, et l’Occident n’y a vu que la libération. Alors quand les vieux parlent, les vieux qui en avaient vu beaucoup déjà, parce qu’ils avaient pour construire ce pays, fourni un immense effort ; quand ils voient s’effondrer leur pays, c’est terrible. C’est le cas de la nourrice de Léna, qui parle de cet effondrement avec fatalisme, avec humour aussi, et qui ajoute de la légèreté à la dureté qu’a été leur vie.  Mais la réalité ce sont quand même des difficultés énormes, à cause de la brutalité. Quelques mois pour l’effondrement d’un tel empire, c’est quelques secondes à l’échelle de l’histoire.

La vie de Léna semble assez austère et pourtant elle a réussi à se construire quelque chose de douillet, près d’un arbre, avec un mari qui va et qui vient sans horaires précis. Tout cela lui convient ?

Virginie Deloffre : Tout lui convient. Elle est née dans le grand nord sibérien, un endroit où la terre est uniformément plate, puis la steppe russe elle n’a pas de fin, quand on a passé l’Oural. Donc, elle est fille de cet univers-là, l’hiver dix mois sur douze, entièrement blanc, avec une alternance de  nuits polaires et de jours continus. Puis elle a rencontré Vassia, pilote dans l’armée de l’air, avec ce que ça implique de secrets. Comme ses horaires sont liés aux manœuvres, elle ne sait jamais quand il va partir et quand il va revenir. Elle vit dans cette suspension et s’assoit dans la cour, près de l’arbre, qui l’apaise. Parce que dans la steppe, il n’y a pas d’arbre.



Son histoire se déroule entre les lettres qu’elle écrit, et celles qu’elle reçoit ?

Virginie Deloffre : Elle écrit chaque fois qu’il part et chaque fois qu’il revient, à la famille qui l’a élevée. Et eux ils en discutent, parce que c’est chaque fois un événement. L’arrivée de la lettre, et les commentaires qui permettent de voir défiler leur mémoire à eux et l’histoire de la Russie. Et puis l’incroyable chaleur de ce peuple, qu