L'Adversaire d'Emmanuel Carrère, une rencontre inconditionnelle avec Jean-Claude Romand

Jean-Claude Romand à l'époque de son procès en juin 1996
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Jean-Claude Romand à l'époque de son procès en juin 1996 - © PHILIPPE DESMAZES - AFP

L’information est tombée le 25 avril dernier. La cour d’appel de Bourges en France a accordé la liberté conditionnelle à Jean-Claude Romand. Condamné à perpétuité, le faux médecin de l’OMS est incarcéré depuis 1993 pour le meurtre de ses parents, de sa femme et de ses deux enfants. Il sortira bientôt de prison. 

Une histoire d’une tristesse infinie qui dépasse l’entendement. Celle d’un homme qui prétendait avoir étudié la médecine, qui se disait médecin, cancéreux et qui a mené une vie de faux-semblants. Ses mensonges allaient le rattraper. Il a alors estimé que le meurtre des siens était la seule échappatoire. Jean-Claude Romand a trompé tout le monde. Sa femme. Ses enfants. Sa famille. Ses amis. Tout le monde. 

Cette histoire est venue jusqu'à moi à travers le livre qu’Emmanuel Carrère a publié en 2000, l’Adversaire. Un roman dans lequel je me suis replongée à l’annonce de sa libération conditionnelle. Avec cette question que je me pose encore comme lectrice et qu’Emmanuel Carrère s’est lui-même posée il y a longtemps : pourquoi cette affaire nous intéresse tant ?  Probablement parce qu’elle incarne la possibilité du mensonge absolu, la duplicité parfaite, l’incrédulité douloureuse des victimes. Parce qu’elle fait vaciller la réalité, parce que l’existence d’un tel mythomane nous interpelle et surtout parce que les raisons de Jean-Claude Romand se heurtent à la nôtre.

Dans les premières lignes de son livre, Emmanuel Carrère raconte : "Le matin du 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas. J’ai passé seul dans mon studio l’après-midi du samedi et le dimanche /…/ à la biographie de Philip K. Dick. J’ai fini le mardi soir et lu le mercredi matin le premier article de Libération consacré à l’affaire Romand."

Un mythomane hors catégorie

D’emblée, Emmanuel Carrère se met en scène. Il sera le "je" du roman parce qu’à travers cette histoire de mensonge hors norme, c’est aussi son approche de la duplicité de Romand qu’il raconte, sa démarche. Sa vision du "monstre". Pas question de se mettre dans la peau de Romand et de raconter l’histoire à la première personne. Il installe une distance, entre lui et l’assassin.

Emmanuel Carrère écrit à Jean-Claude Romand et lui fait part de son projet. Il attendra longtemps une réponse à sa lettre. Carrère n'y croit plus d'ailleurs. Ce n’est qu’après avoir lu son roman "La Classe de neige" que le condamné à perpétuité lui répond enfin. Carrère est presque surpris. C’est le début d’une relation épistolaire. 

L’écrivain se lance alors dans son projet, ce sera un roman non-fictionnel, le premier d'une longue série dans la littérature de langue française, celui qui fait date. Un roman qu’il a failli ne pas terminer. Emmanuel Carrère y raconte l’incompréhension des amis, de ceux qui auraient dû voir et qui n’ont pas vu, pas compris. Comme Luc, l’ami de toujours. Carrère raconte "le deuil de la confiance, la vie toute entière gangrenée par le mensonge."

L’écrivain relate aussi le vide sidéral dans la vie de Jean-Claude Romand, cet homme qui égrenait les heures assis au volant de sa voiture garée dans un parking, alors que tout le monde le croyait affairé à l’OMS à Genève…parce que Romand ne mentait pas pour cacher une autre vérité. Il n’en avait pas d’autre.

" Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l’absence, au vide, au blanc, qui n’étaient pas un accident de parcours mais l’unique expérience de sa vie. Il n’en a jamais connu d’autre, je crois, même avant la bifurcation. "

Quelle bifurcation ? Ce moment où le "damné " passe à l’acte ? Qu’est-ce qui le pousse ? Ses actes lui échappent-ils ? Et ses proches, que leur est-il passé par la tête quand Jean-Claude Romand a sorti sa carabine pour les tuer, comme sa mère touchée en pleine poitrine ? Quand la mort approche, on voit défiler sa vie écrit Carrère. Et les parents Romand ? "Ils auraient dû voir Dieu et à sa place, ils avaient vu, prenant les traits de leur fils bien-aimé, celui que la Bible appelle le Satan, c’est-à-dire l’Adversaire."

 

"L'Adversaire" d'Emmanuel Carrère est publié aux éditions P.O.L.
Il est disponible en Poche et en bibliothèque.

La bande-annonce du film avec Daniel Auteuil

Emmanuel Carrère lisant un extrait de son roman