“Klara et le Soleil”, le nouveau roman dystopique de Kazuo Ishiguro

Pour son premier roman depuis qu'il a reçu le Prix Nobel de littérature, Kazuo Ishiguro nous enferme dans l'esprit d'une intelligence artificielle. 

Les premières pages de “Klara et le Soleil” sont désorientantes et quelque peu déconcertantes. Son lexique, son imaginaire et ses phrases courtes sans contexte laissent perplexe. Il faut un certain temps avant de comprendre que nous sommes dans monde futuriste, semblable au nôtre, et que celui-ci obéit à ses propres règles. Il serait sans doute plus facile d'y trouver ses repères si on n'appréhendait pas ce monde étrange au travers des yeux d'un robot, Klara, une Amie Artificielle (AA) créée spécialement pour tenir compagnie aux enfants et aux adolescents.

Rangée dans un magasin dédié à la vente de ces robots, notre narratrice observe le monde de son regard d'androïde. Sensible mais peu émotionnelle, mue par ses propres désirs et néanmoins servile, observatrice mais ignorante de beaucoup de choses, elle formule l'univers dans des mots simples et inélégants. Nul doute que le nobélisé Kazuo Ishiguro ("Les Vestiges du Jour") aurait pu donner à son texte quelques tournures stylistiques plus raffinées, mais il adopte ici une écriture rudimentaire et parfois maladroite, pour mieux traduire les capacités intellectuelles et émotionnelles de sa protagoniste. N'ayant que ses comptes-rendus pour comprendre le monde dans lequel elle évolue, nous sommes condamnés à ne saisir que des bribes de cette société futuriste tout en désillusion et en déshumanisation.
 

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Cette forme littéraire expérimentale est parfois aliénante, mais elle est également stimulante. Rien de plus perturbant que de s'attacher à une intelligence artificielle dont la vie intérieure semble si différente de la nôtre. Comme les humains qui peuplent "Klara et le Soleil", on se prend d'une affection prudente pour cette créature artificielle dont l'existence interroge la notion même d'être humain. Aberration de la nature, reflet de préoccupations contemporaines, elle est un mystère qui n'a de cesse de nous saisir tout le long du récit. Son regard naïf, à la fois mécanique et innocent, perturbe notre propre perception et notre propre réalité. Qu'est-ce qui fait de nous des humains ? Existe-t-il une part de nous qu'aucun être artificiel ne pourrait imiter ou incarner ? Des questions qui ne sont certes pas nouvelles, mais que le récit de Kazuo Ishiguro pose de manière singulière et inoubliable.

 

“Klara et le Soleil” de Kazuo Ishiguro, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, Collection Du monde entier, Gallimard, 384 pages.